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Full text of "Les mystéres de Jeanne d'Arc"

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CHARLES PÉGUY 



LES MYSTERES DE JEANNE D'ARC 



IL - LE PORCHE 
DU MYSTÈRE 
DE LA DEUXIÈME 
VERTU 




EMILE-PAUL, EDITEUR 

100, RUE DU FAUBOURG-SAINT-HONORÉ, lOO 
PLACE BEAUVAU 

Tous droits réservés 
I9II 






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porche. — i 



II. — le porche 



du mystère 



de la deuxième oertu 



porche. — i. 



NON SOLVM IN MEMORIAM 
SED IN INTENTIONEM 



f 



Non seulement à la mémoire 
mais à l'intention 

de notre ami et de notre frère Eddy Marix 

Eltville sur le Rhin, le 2 août 1880 
Eltville sur le Rhin, le 3i août igo8 



notamment en mémoire 
de ce cahier qu'il fit 

pour le dimanche des Rameaux 
et pour le dimanche de Pâques 
de l'année igo5. 



cahier pour la Toussaint 

et pour le jour des Morts de la treizième série; 

deuxième cahier préparatoire 
pour le cinq centième anniversaire 
de la naissance de Jeanne d'Arc, 
qui tombera pour le Jour des Rois 
de l'an igia. 



LE PORCHE DU MYSTÈRE 
DE LA DEUXIÈME VERTU 

Madame Gervaise rentre. 

Madame Gervaise 

La foi que j'aime le mieux, dit Dieu, c'est l'espérance. 



La foi ça ne m'étonne pas. 

Ça n'est pas étonnant. 

J'éclate tellement dans ma création. 

Dans le soleil et dans la lune et dans les étoiles. 

Dans toutes mes créatures. 

Dans les astres du firmament et dans les poissons de la 

mer. 
Dans l'univers de mes créatures. 



19 



le porche 

Sur la face de la terre et sur la face des eaux. 

Dans les mouvements des astres qui sont dans le ciel. 

Dans le vent qui souffle sur la mer et dans le vent qui 

souffle dans la vallée. 
Dans la calme vallée. 
Dans la recoite vallée. 
Dans les plantes et dans les bêtes et dans les bêtes des 

forêts. 
Et dans l'homme. 
Ma créature. 
Dans les peuples et dans les hommes et dans les rois e 

dans les peuples. 
Dans l'homme et dans la femme sa compagne. 
Et surtout dans les enfants. 
Mes créatures. 

Dans le regard et dans la voix des enfants. 
Car les enfants sont plus mes créatures. 

Que les hommes. 
Ils n'ont pas encore été défaits par la vie. 

De la terre. 
Et entre tous ils sont mes serviteurs. 

Avant tous. 
Et la voix des enfants est plus pure que la voix du vent 

dans le calme de la vallée. 
Dans la vallée recoite. 
Et le regard des enfants est plus pur que le bleu du 

ciel, que le laiteux du ciel, et qu'un rayon d'étoile 

dans la calme nuit. 
Or j'éclate tellement dans ma création. 
Sur la face des montagnes et sur la face de la plaine. 
Dans le pain et dans le vin et dans l'homme qui laboure 



DE LA DEUXIEME VERTU 

et dans l'homme qui sème et dans la moisson et dans 

la vendange. 
Dans la lumière et dans les ténèbres. 
Et dans le cœur de l'homme, qui est ce qu'il y a de plus 

profond dans le monde. 
Créé. 

Si profond qu'il est impénétrable à tout regard. 
Excepté à mon regard. 
Dans la tempête qui fait bondir les vagues et dans la 

tempête qui fait bondir les feuilles. 
Des arbres dans la forêt. 
Et au contraire dans le calme d'un beau soir. 
Dans les sables de la mer et dans les étoiles qui sont 

un sable dans le ciel. 
Dans la pierre du seuil et dans la pierre du foyer et 

dans la pierre de l'autel. 
Dans la prière et dans les sacrements. 
Dans les maisons des hommes et dans l'église qui est 

ma maison sur la terre. 
Dans l'aigle ma créature qui vole sur les sommets. 
L'aigle royal qui a au moins deux mètres d'envergure 

et peut-être trois mètres, 
r.t dans la fourmi ma créature qui rampe et qui amasse 

petitement. 
Dans la terre. 

Dans la fourmi mon serviteur. 
Et jusque dans le serpent. 
Dans la fourmi ma servante, mon infime servante, qui 

amasse péniblement, la parcimonieuse. 
Qui travaille comme une malheureuse et qui n'a point 

de cesse et qui n'a point de repos. 



le porche 

Que la mort et que le long sommeil d'hiver. 

haussant les épaules de tant d'évidence, 
devant tant d'évidence. 

J'éclate tellement dans toute ma création. 

Dans l'iafime, dans ma créature infime, dans ma ser- 
vante infime, dans la fourmi infime. 

Qui thésaurise petitement, comme l'homme. 

Comme l'homme infime. 

Et qui creuse des galeries dans la terre. 

Dans les sous-sols de la terre. 

Pour y amasser mesquinement des trésors. 

Temporels. 

Pauvrement. 

Et jusque dans le serpent. 

Qui a trompé la femme et qui pour cela rampe sur le 
ventre. 

Et qui est ma créature et qui est mon serviteur. 

Le serpent qui a trompé la femme. 

Ma servante. 

Qui a trompé l'homme mon serviteur. 

J'éclate tellement dans ma création. 

Dans tout ce qui arrive aux hommes et aux peuples, et 
aux pauvres. 

Et même aux riches. 

Qui ne veulent pas être mes créatures. 

Et qui se mettent à l'abri. 

D'êtie mes serviteurs. 

Dans tout ce que l'homme fait et défait de mal et de 
bien. 

(Et moi je passe par dessus, parce que je suis le 



DE LA DEUXIEME VERTU 

maître, et je fais ce qu'il a défait et je défais ce qu'il 

a fait). 
Et jusque dans la tentation du péché. 
Même. 

Et dans tout ce qui est arrivé à mon (ils. 
A cause de l'homme. 
Ma créature. 
Que j'avais créé. 
Dans l'incorporation, dans la naissance et dans la vie 

et dans la mort de mon fils. 

Et dans le saint sacrifice de la messe. 

Dans toute naissance et dans toute vie. 
Et dans toute mort. 

Et dans la vie éternelle qui ne finira point. 
Qui vaincra toute mort. 

J'éclate tellement dans ma création. 



Que pour ne pas me voir vraiment il faudrait que ces 
pauvres gens fussent aveugles. 



La charité, dit Dieu, ça ne m'étonne pas. 

Ça n'est pas étonnant. 

Ces pauvres créatures sont si malheureuses qu'à moins 

23 



le porche 

d'avoir un cœur de pierre, comment n' auraient-elles 
point charité les unes des autres. 

Gomment n'auraient-ils point charité de leurs frères. 

Comment ne se retireraient-ils point le pain de la bouche, 
le pain de chaque jour, pour le donner à de malheu- 
reux enfants qui passent. 

Et mon fils a eu d'eux une telle charité. 

Mon fils leur frère. 
Une si grande charité. 



Mais l'espérance, dit Dieu, voilà ce qui m'étonne. 

Moi-même. 

Ça c'est étonnant. 

Que ces pauvres enfants voient comme tout ça se 

passe et qu'ils croient que demain ça ira mieux. 
Qu'ils voient comme ça se passe aujourd'hui et qu'ils 

croient que ça ira mieux demain matin. 
Ça c'est étonnant et c'est bien la plus grande merveille 

de notre grâce. 
Et j'en suis étonné moi-même. 
Et il faut que ma grâce soit en effet d'une force 

incroyable. 
Et qu'elle coule d'une source et comme un fleuve 

inépuisable. 
Depuis cette première fois qu'elle coula et depuis 

toujours qu'elle coule. 

24 



DE LA DEUXIÈME VERTU 

Dans ma création naturelle et surnaturelle. 

Dans ma création spirituelle et charnelle et encore 

spirituelle. 
Dans ma création éternelle et temporelle et encore 

éternelle. 
Mortelle et immortelle. 
Et cette fois, oh cette fois, depuis cette fois qu'elle 

coula, comme un fleuve de sang, du flanc percé de 

mon fils. 
Quelle ne faut-il pas que soit ma grâce et la force de 

ma grâce pour que cette petite espérance, vacillante 

au souffle du péché, tremblante à tous les vents, 

anxieuse au moindre souffle, 
soit aussi invariable, se tienne aussi fidèle, aussi 

droite, aussi pure ; et invincible, et immortelle, et 

impossible à éteindre ; que cette petite flamme du 

sanctuaire. 
Qui brûle éternellement dans la lampe fidèle. 
Une flamme tremblotante a traversé l'épaisseur des 

mondes. 
Une flamme vacillante a traversél'épaisseur des temps. 
Une flamme anxieuse a traversé l'épaisseur des nuits. 
Depuis cette première fois que ma grâce a coulé pour 

la création du monde. 
Depuis toujours que ma grâce coule pour la conserva- 
tion du monde. 
Depuis cette fois que le sang de mon fils a coulé pour 

le salut du monde. 

Une flamme impossible à atteindre, impossible à 
éteindre au souffle de la mort. 

25 porche. — > a 



le porche 



Ce qui m'étonne, dit Dieu, c'est l'espérance. 

Et je n'en reviens pas. 

Cette petite espérance qui n'a l'air de rien du tout. 

Cette petite fllle espérance. 

Immortelle. 

Car mes trois vertus, dit Dieu. 

Les trois vertus mes créatures. 

Mes filles mes enfants. 

Sont elles-mêmes comme mes autres créatures. 

De la race des hommes. 

La Foi est une Épouse fidèle. 

La Charité est une Mère. 

Une mère ardente, pleine de cœur. 

Ou une sœur aînée qui est comme une mère. 

L'Espérance est une petite fille de rien du tout. 

Qui est venue au monde le jour de Noël de l'année 

dernière. 
Qui joue encore avec le bonhomme Janvier. 
Avec ses petits sapins en bois d'Allemagne couverts de 

givre peint. 
Et avec son bœuf et son âne en bois d'Allemagne. 

Peints. 
Et avec sa crèche pleine de paille que les bêtes ne 

mangent pas. 
Puisqu'elles sont en bois. 
C'est cette petite fllle pourtant qui traversera les 

mondes. 

26 



DE LA DEUXIEME VERTU 



Cette petite fille de rien du tout. 

Elle seule, portant les autres, qui traversera les mondes 
révolus. 



Gomme l'étoile a conduit les trois rois du fin fond de 

l'Orient. 
Vers le berceau de mon fils. 
Ainsi une flamme tremblante. 
Elle seule conduira les Vertus et les Mondes. 

Une flamme percera des ténèbres éternelles. 



Le prêtre dit. 

Ministre de Dieu le prêtre dit : 

Quelles sont les ti'ois vertus théologales ? 

L'enfant répond : 

Les trois vertus théologales sont la Foi, l'Espérance et 
la Charité. 



— Pourquoi la Foi, l'Espérance et la Charité sont-elles 
appelées vertus théologales? 

37 



le porche 



- La Foi, l'Espérance et la Charité sont appelées vertus 
théologales parce qu'elles se rapportent immédiate' 
ment à Dieu. 



— Qu'est-ce que l'Espérance ? 

— L' Espérance est une vertu surnaturelle par laquelle 
nous attendons de Dieu, avec confiance, sa grâce en 
ce monde et la gloire éternelle dans l'autre. 



— Faites un acte d'Espérance. 

— Mon Dieu, j'espère, avec une ferme confiance, que 
vous me donnerez-, par les mérites de Jésus-Christ, 
votre grâce en ce monde, et, si j'observe vos comman- 
dements, votre gloire dajis l'autre, parce que vous me 
l'avez promis, et que vous êtes souverainement fidèle 
dans vos promesses. 



On oublie trop, mon enfant, que l'espérance est une 
28 



DE LA DEUXIEME VERTU 

vertu, qu'elle est une vertu théologale, et que de toutes 
les vertus, et des trois vertus théologales, elle est peut- 
être la plus agréable à Dieu. 

Qu'elle est assurément la plus difficile, qu'elle est 
peut-être la seule difficile, et que sans doute elle est la 
plus agréable à Dieu. 



La foi va de soi, La foi marche toute seule. Pour croire 
il n'y a qu'à se laisser aller, il n'y a qu'à regarder. 
Pour ne pas croire il faudrait se violenter, se torturer, 
se tourmenter, se contrarier. Se raidir. Se prendre à 
l'envers, se mettre à l'envers, se remonter. La foi est 
toute naturelle, toute allante, toute simple, toute 
venante. Toute bonne venante. Toute belle allante. 
C'est une bonne femme que l'on connaît, une vieille 
bonne femme, une bonne vieille paroissienne, une 
bonne femme de la paroisse, une vieille grand mère, 
une bonne paroissienne. Elle nous raconte les histoires 
de l'ancien temps, qui sont arrivées dans l'ancien 
temps. 

Pour ne pas croire, mon enfant, il faudrait se boucher 
les yeux et les oreiUes. Pour ne pas voir, pour ne pas 
croire. 



La charité va malheureusement de soi. La charité 
marche toute seule. Pour aimer son prochain il n'y a 

ag porche. — 2. 



le porche 

qu'à se laisser aller, il n'y a qu'à regarder tant de 
détresse. Pour ne pas aimer son prochain il faudrait 
se violenter, se torturer, se tourmenter, se contrarier. 
Se raidir. Se faire mal. Se dénaturer, se prendre à 
l'envers, se mettre à l'envers. Se remonter. La cha- 
rité est toute naturelle, toute jaillissante, toute simple, 
toute bonne venante. C'est le premier mouvement du 
cœur. C'est le premier mouvement qui est le bon. 
La charité est une mère et une sœur. 

Pour ne pas aimer son prochain, mon enfant, il faudrait 

se boucher les yeux et les oreilles. 
A tant de cris de détresse. 



Mais l'espérance ne va pas de soi. L'espérance ne va 
pas toute seule. Pour espérer, mon enfant, il faut être 
bien heureux, il faut avoir obtenu, reçu une grande 
grâce. 



C'est la foi qui est facile et de ne pas croire qui serait 
impossible. C'est la charité qui est facile et de ne 
pas aimer qui serait impossible. Mais c'est d'espérer 
qui est difficile. 

à voix basse et honteusement. 

Et le facile et la pente est de désespérer et c'est la 
grande tentation. 

3o 



DE LA DEUXIEME VERTU 



La petite espérance s'avance entre ses deux grandes 
sœurs et on ne prend seulement pas garde à elle. 

Sur le chemin du salut, sur le chemin charnel, sur le 
chemin raboteux du salut, sur la route interminable, 
sur la route entre ses deux sœurs la petite espé- 
rance 

S'avance. 

Entre ses deux grandes sœurs. 

Celle qui est mariée. 

Et celle qui est mère. 

Et l'on n'a d'attention, le peuple chrétien n'a d'attention 
que pour les deux grandes sœurs. 

La première et la dernière. 

Qui vont au plus pressé. 

Au temps présent. 

A l'instant momentané qui passe. 

Le peuple chrétien ne voit que les deux grandes sœurs, 
n'a de regard que pour les deux grandes sœurs. 

Celle qvii est à droite et celle qui est à gauche. 

Et il ne voit quasiment pas celle qui est au milieu. 

La petite, celle qui va encore à l'école. 

Et qui marche. 

Perdue dans les jupes de ses sœurs. 

Et il croit volontiers que ce sont les deux grandes qui 
traînent la petite par la main. 

Au milieu. 

Entre elles deux. 

Pour lui faire faire ce chemin raboteux du salut, 

3l 



le porche 

Les aveugles qui ne voient pas au contraire. 

Que c'est elle au milieu qui entraîne ses grandes sœurs. 

Et que sans elle elles ne seraient rien. 

Que deux femmes déjà âgées. 

Deux femmes d'un certain âge. 

Fripées par la vie. 



C'est elle, cette petite, qui entraîne tout. 

Car la Foi ne voit que ce qui est. 

Et elle elle voit ce qui sera. 

La Charité n'aime que ce qui est. 

Et elle elle aime ce qui sera. 



La Foi voit ce qui est. 
Dans le Temps et dans l'Éternité. 
L'Espérance voit ce qui sera. 
Dans le temps et pour l'éternité. 

Pour ainsi dire dans le futur de l'éternité même. 



La Charité aime ce qui est. 

Dans le Temps et dans l'Éternité. 

Dieu et le prochain. 

Comme la Foi voit 

Dieu et la création. 

Mais l'Espérance aime ce qui sera. 

3a 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Dans le temps et pour l'éternité. 

Pour ainsi dire dans le futur de l'éternité. 



L'Espérance voit ce qui n'est pas encore et qui sera. 
Elle aime ce qui n'est pas encore et qui sera 

Dans le futur du temps et de l'éternité. 



Sur le chemin montant, sablonneux, malaisé. 

Sur la route montante. 

Traînée, pendue aux bras de ses deux grandes sœurs. 

Qui la tiennent par la main, 

La petite espérance 

S'avance. 

Et au milieu entre ses deux grandes sœurs elle a l'air 

de se laisser traîner. 
Comme une enfant qui n'aurait pas la force de marcher. 
Et qu'on traînerait sur cette route malgré elle. 
Et en réalité c'est elle qui fait marcher les deux autres. 
Et qui les traîne. 

Et qui fait marcher tout le monde. 
Et qui le traîne. 
Car on ne travaille jamais que pour les enfants. 



33 



le porche 
Et les deux grandes ne marchent que pour la petite. 



Mes trois vertus, dit Dieu. 

Maître des Trois Vertus. 

Mes trois vertus ne sont point autrement que des 

hommes et des femmes dans une maison des 

hommes. 
Ce ne sont point les enfants qui travaillent. 
Mais on ne travaille jamais que j^our les enfants. 
Ce n'est point l'enfant qui va aux champs, qui laboure 

et qui sème, et qui moissonne et qui vendange et qui 

taille la vigne et qui abat les arbres et qui scie le 

bois. 
Pour l'hiver. 

Pour chauffer la maison l'hiver. 
Mais est-ce que le père aurait du cœur à travailler s'il 

n'y avait pas ses enfants. 
Si ça n'était pas pour ses enfants. 
Et l'hiver quand il travaille dur. 
Dans la forêt. 

Quand il travaille le plus dur. 

De la serpe et de la scie et de la cognée et de la hache. 
Dans la forêt glacée. 
L'hiver quand les vipères dorment dans le bois parce 

qu'elles sont gelées. 
Et quand il souffle une bise aigre. 
Qui lui transperce les os. 

Qui lui passe au travers de tous les membres. 
Et il est tout transi et il claquerait des dents. 

34 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Et le givre lui fait des glaçons dans sa barbe. 

Tout d'un coup il pense à sa femme qui est restée à la 

maison. 
A sa femme qui est si bonne ménagère. 
Dont il est l'homme devant Dieu. 

Et à ses enfants qui sont bien tranquilles à la maison. 
Qui jouent et qui s'amusent à c'te heure au coin du feu. 
Et qui peut-être se battent. 
Ensemble. 
Pour s'amuser. 
Ils passent devant ses yeux, dans un éclair devant les 

yeux de sa mémoire, devant les yeux de son âme. 
Ils habitent sa mémoire et son cœur et son âme et les 

yeux de son âme. 
Ils habitent son regard. 
Dans un éclair il voit ses trois enfants qui jouent et qui 

rient au coin du feu. 
Ses trois Sbfants, deux garçons et une fille. 
Dont il est le père devant Dieu. 
Son aîné, son garçon qui a eu douze ans au mois de 

septembre. 
Sa fille qui a eu neuf ans au mois de septembre. 
Et son cadet qui a eu sept ans au mois de juin. « 

Ainsi la fille est au milieu. 
Gomme il convient. 

Afin qu'elle soit défendue par ses deux frères. 
Dans l'existence. 
Un avant et l'autre après. 

Ses trois enfants qui lui succéderont et qui lui survivront. 
Sur terre. 
Qui auront sa maison et ses terres. 

35 



le porche 

Et s'il n'a point de maison et de terres qui auront du 

moins ses outils. 
(S'il n'a point de maison et de terres ils n'en auront 

point non plus. 
Voilà tout.) 

(Il s'en est bien passé pour vivre. 
Ils feront comme lui. Ils travailleront.) 
Sa hache et sa cognée et sa serpe et sa scie. 
Et son marteau et sa lime. 
Et sa pelle et sa pioche. 
Et sa bêche pour bêcher la terre. 
Et s'il n'a pas de maison et de terre. 
S'ils n'héritent pas sa maison et sa terre. 
Au moins ils hériteront ses outils. 
Ses bons outils. 
Qui lui ont servi tant de fois. 
Qui sont faits à sa main. 
Qui ont tant de fois bêché la même terre. 
Ses outils, à force de s'en servir, lui ont rendu la main 

toute calleuse et luisante. 
Mais lui, à force aussi de s'en servir, il a rendu poli et 

luisant le manche de ses outils. 
Et à force de travailler il a la peau aussi dure et aussi 

tannée que le manche de ses outils. 
Au manche de ses outils ses fils retrouveront, ses fils 

hériteront la dureté de ses mains. 
Mais aussi leur habileté, leur grande habileté. 
Car il est un bon laboureur et un bon bûcheron. 
Et un bon vigneron. 

Et avec ses outils ses fils hériteront, ses enfants hérite- 
ront. 

36 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Ce qu'il leur a donné, ce que nui ne pourrait leur ôter. 

(Presque pas même Dieu). 

(Tant Dieu a donné à l'homme). 

La force de sa race, la force de son sang. 

Car ils sont sortis de lui. 

Et ils sont Français et Lorrains. 

Fils de bonne race et de bonne maison. 

Or bonne race ne peut mentir. 

Fils de bonne mère. 

Et par dessus tout ce qui est par dessus tout avec ses 

outils et avec sa race et avec son sang ses enfants 

hériteront. 
Ce qui vaut mieux qu'une maison et un morceau de 

terre à laisser à ses enfants. 
Car la maison et la terre sont périssables et périront. 
Et la maison et la terre sont exposées au vent de 

l'hiver. 
A cette bise aigre qui souffle dans cette forêt. 
Mais la bénédiction de Dieu n'est soufflée par aucun 

vent. 
Ce qui vaut mieux que les outils, ce qui est plus labo- 
rieux, plus ouvrier que les outils. 
Ce qui fait plus de travail que les outils. 
Et les outils finissent tout de même par s'user. 
Comme l'homme. 
Ce qui vaut mieux, ce qui est plus durable que la race 

et le sang. 
Même. 

Car la race même et le sang sont périssables et périront. 
Excepté le sang de Jésus. 
Qui sera versé dans les siècles des siècles. 

37 porche. — 3 



le porche 

Et la race même et le saug sont exposés au vent de 

l'hiver. 
Et il peut y avoir un hiver des races. 
Avec sa maison peut-être s'il en a une et sa terre. 
Avec ses outils sûrement et sa race et son sang ses 

enfants hériteront. 
Ce qui est au dessus de tout. 
La bénédiction de Dieu qui est sur sa maison et sur sa 

race. 
La grâce de Dieu qui vaut plus que tout. 
Il le sait bien. 

Qui est sur le pauvre et sur celui qui travaille. 
Et qui élève bien ses enfants. 
Il le sait bien. 
Parce qu'il l'a promis. 
Et qu'il est souverainement fidèle dans ses promesses. 

Ses trois enfants qui grandissent tellement. 

Pourvu qu'ils ne soient pas malades. 

Et qui seront certainement plus grands que lui. 

(Gomme il en est fier dans son coeur). 

Et ses deux gars seront rudement forts. 

Ses deux gars le remplaceront, ses enfants tiendront sa 

place sur la terre. 
Quand il n'y sera plus. 

Sa place dans la paroisse et sa place dans la forêt. 
Sa place dans l'église et sa place dans la maison. 
Sa place dans le bourg et sa place dans la vigne. 
Et sur la plaine et sur le coteau et dans la vallée. 
Sa place dans la chrétienté. Enfin. Quoi. 
Sa place d'homme et sa place de chrétien. 

38 



DK LA DEUXIEME VERTU 

Sa place d^paroissien, sa place de laboureur. 

Sa place de paysan. 

Sa place de père. 

Sa place de Lorrain et de Français. 

Car c'est des places, grand Dieu, qu'il faut qui soieut 

tenues. 
Et il faut que tout cela continue. 
Quand il n'y sera plus comme à présent. 
Sinon mieux. 

Il faut que paysannerie continue. 
Et la vigne et le blé et la moisson et la vendange. 
Et le labour de la terre. 
Et le pâtour des bêtes. 
Quand il n'y sera plus comme à présent. 
Sinon mieux. 

Il faut que la chrétienté continue. 
L'Église militante. 

Et pour cela il faut qu'il y ait des chrétiens. 
Toujours, 

Il faut que la paroisse continue. 
Il faut que France et que Lorraine continue. 
Longtemps après qu'il ne sera plus. 
Aussi bien comme à présent. 
Sinon mieux. 
II pense avec tendresse à ce temps où il ne sera plus et 

où ses enfants tiendront sa place. 
Sur terre. 
Devant Dieu. 

A ce temps où il ne sera plus et où ses enfants seront. 
Et quand on dira son nom dans le bourg, quand on 

parlera de lui, quand son nom sortira, au hasard des 

39 



le porche 

propos, ce ne sera plus de lui que l'on parlera mais 

de ses fils. 
Ensemble ce sera de lui et ce ne sera pas de lui, puisque 

ce sera de ses fils. 
Ce sera son nom et ce ne sera plus et ce ne sera pas 

son nom, puisque ce sera (devenu) le nom de ses fils. 
Et il en est fier dans son coeur et comme il y pense avec 

tendresse. 
Que lui-même ne sera plus lui-même mais ses fils. 
Et que son nom ne sera plus son nom mais le nom de 

ses fils. 
Que son nom ne sera plus à son service mais au service 

de ses fils. 
Qui porteront le nom honnêtement devant Dieu. 
Hautement et fièrement. 
Gomme lui. 
Mieux que lui. 
Et quand on dira son nom, c'est son fils qu'on appellera, 

c'est de son fils qu'on parlera. 
Lui il sera depuis longtemps au cimetière. 
Entour de l'église. 
Lui, c'est-à-dire son corps. 

Côte à côte avec ses pères et les pères de ses pères. 
Aligné avec eux. 

Avec son père et son grand père qu'il a connus. 
Et avec tous les autres tous ceux qu'il n'a pas connus. 
Tous les hommes et toutes les femmes de sa race. 
Tous les anciens hommes et toutes les anciennes femmes. 
Ses ancêtres et ses aïeux. 
Et ses aïeules. 
Tant qu'il y en a eu depuis que la paroisse a été fondée. 

4o 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Par quelque saint fondateur. 

Venu de Jésus. 

Son corps, car pour son âme il y a longtemps. 

Qu'il l'a recommandée à Dieu. 

La mettant sous la protection de ses saints patrons. 

Il dormira, son corps ainsi reposera. 
Parmi les siens, (attendant les siens). 
Attendant la résurrection des corps. 
Jusqu'à la résurrection des corps son corps ainsi repo- 
sera. 

11 pense avec tendresse à ce temps où on n'aura pas 

besoin de lui. 
Et où ça ira tout de même. 
Parce qu'il y en aura d'autres. 
Qui porteront la même charge. 
Et qui peut-être, et qui sans doute la porteront mieux. 

Il pense avec tendresse à ce temps où il ne sera plus. 

Parce que n'est-ce pas on ne peut pas être toujours. 

On ne peut pas être et avoir été. 

Et où tout marchera tout de même. 

Où tout n'en marchera pas plus mal. 

Au contraire. 

Où tout n'en marchera que mieux. 

Au contraire. 

Parce que ses enfants seront là, pour un coup.'* 

Ses enfants feront mieux que lui, bien sûr. 
Et le monde marchera mieux. 

4i 



le porche 

Plus tard. 

Il n'en est pas jaloux. 

Au contraire. 

Ni d'être venu au monde, lui, dans un temps ingrat. 

Et d'avoir préparé sans doute à ses fils peut-être un 

temps moins ingrat. 
Quel insensé serait jaloux de ses fils et des fils de ses 

fils. 

Est-ce qu'il ne travaille pas uniquement pour ses en- 
fants. 

Il pense avec tendresse au temps où on ne pensera plus 
guère à lui qu'à cause de ses enfants. 

(Si seulement on y pense quelquefois. Rarement.) 

Quand son nom retentira (cordialement) dans le bourg, 

C'est que quelqu'un appellera son fils Marcel ou son fils 
Pierre. 

C'est que quelqu'un aura besoin de son fils Marcel ou 
de son fils Pierre. 

Et les appellera, heureux de les voir. Et les cherchera. 

Car c'est eux qui régneront alors et qui porteront le 
nom. 

C'est eux qui régneront avec les hommes de leur âge 
et de leur temps. 

C'est eux qui régneront sur la face de la terre. 

Peut-être quelque temps encore un vieux qui se rappel- 
lera. 

Dira. 

Les deux gars Se vin c'est des braves gars. 

Ça n'est pas étonnant. 

4u 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Ils ont de qui tenir. 

Le père était un si brave homme. 

Et quelque temps les jeunes rediront de confiance : 

Le vieux était un si brave homme. 

Mais déjà ils n'en sauront rien. 

Puis ils ne sauront plus et cela même, ce propos même 

se taira. 
11 pense avec tendresse au temps où il ne sera plus 

même un propos. 
C'est à cela, c'est pour cela qu'il travaille, car n'est-ce 

pas pour ses enfants cjue l'on travaille. 

Il ne sera plus qu'im corps dans six pieds de terre 
sous six pieds de terre sous une croix. 

Mais ses enfants seront. 

Il salue avec tendresse le temps nouveau où il ne sera 
plus. 

Où il ne sera pas. 

Où ses enfants seront. 

Le règne de ses enfants. 

Il pense avec tendresse à ce temps qui ne sera plus 

son temps. 
Mais le temps de ses enfants. 
Le règne (de temps) de ses enfants sur la terre. 
Dans ce temps-là quand on dira les Sévin ce ne sera 

pas lui mais eux. 
Sans plus, sans explication. 

Ses enfants porteront ce nom des Sévin. 

43 



le porche 

(Ou ce nom des Ghénin, ou ce nom des JouflBn, ou 

Damrémont ou tout autre nom de Lorraine. 
Tout autre nom chrétien, français, lorrain. 

A la pensée de ses enfants qui seront devenus hommes 

et femme. 
A la pensée du temps de ses enfants, du règne de ses 

enfants, 
Sur la terre, 
A leur tour. 

Une tendresse, une chaleur, une fierté lui monte. 
(Mon Dieu ne serait-ce pas un orgueil. 
Mais Dieu lui pardonnera.) 
Comme ses fils dans la forêt seront vaillants, juste 

Dieu. 
Et des gars solides comme des chênes. 
Dans la forêt quand soufflera la bise d'hiver. 
La bise aigre. 
Qui leur traversera les os. 
Et fera des glaçons dans leur barbe. 

Il rit en pensant à la tête qu'ils feront. 

Il rit en lui-même et peut-être même en dessus. 

En dehors. 

Quand il pense à la tête qu'ils feront quand ils auront 
de la barbe. 

Et il pense avec tendresse à sa fille qui sera une si 

bonne ménagère. 
Parce que sûrement elle sera comme sa mère. 

44 



DE LA DEUXIEME VERTU 



Il ne sera plus, lui c'est entendu il ne sera plus. 

Il aura perdu le goût du pain. 

Mais il y en aura d'autres, Dieu juste il y en aura 

d'autres. 
Il faut l'espérer, 
Qui ont déjà le goût du pain et qui sauront mordre 

dans une bonne miche de pain. 
Qui mangeront de bon appétit. 
Leur pain de chaque jour. 
Qui mangeront de bon appétit leur pain de chaque 

jour et leur pain éternel. 
(On se passera très bien de lui, et il ne sera plus à 

(la) table, car il faut se pousser à table quand les 

nouveaux venus viennent et poussent). 
D'autres ses enfants qui vivront et qui mourront après 

lui si tout se passe dans l'ordre. 
Et qu'il retrouvera en paradis. 

Il y en aura d'autres. Dieu merci : 

Il faut que France continue. 

Ni France ne chômera, ni chrétienté ni Lorraine. 

Et la paroisse ne chômera pas. 

Ni ne chômera point la vigne ni le blé. 

C'est l'ordre que le père meure avant les enfants. 

Il pense à eux, par une grâce de Dieu, aussitôt le sang 

lui refoule au cœur. 
Et le réchauffe tellement. 
Et lui reflue dans tous les membres jusqu'au bout des 

doigts. 

45 porche. — 3. 



le porche 

Tellement que s'il avait bu un bon verre de vin de 
Meuse, 

Des coteaux au-dessus de Gepoy. 

Et cette onglée qu'il avait aiix doigts, (et il avait beau 
souffler dans ses doigts). 

Dispai'aît comme par enchantement. 

Et il n'a plus qu'un tremblement de chaleur au bout des 
doigts. 

Et la bise aigre. 

Qui souffle toujours. 

Parce qu'elle n'a pas d'enfants. 

Parce qu'elle est une créature inanimée. 

Et elle ne connaît pas toutes ces histoires-là. 

La bise aigre dans la forêt. 

Vient à présent lui glacer deux grosses larmes qui des- 
cendent bêtement sur ses joues. 

Dans les sillons creusés de ses deux joues et qui 
viennent se perdre dans les broussailles de sa barbe. 

Comme deux glaçons. 

Alors lui, riant et honteux. 

Riant en dedans et honteux en dedans et en dessus. 

Et riant même tout haut. 

Car il est doux et il est honteux de pleurer. 

Pour un homme. 

Alors le pauvre homme il veut faire le malin. 

Celui qui n'a pas pleuré. 

On veut toujours faire le malin. 

Il regarde autour de lui sans avoir l'air de regarder si 
on ne le regarde pas. 

Si on ne l'a pas vu. 

Des fois. 

46 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Riant en lui-même et dans sa barbe et à la dérobée. 

Il se dépêche d'essuyer ces deux larmes sur sa joue. 

Et de les effacer. 

Il boit et lèche de la langue sur ses lèvres. 

Au coin de ses lèvres l'eau salée de ses larmes. 

Qui lui passe à travers la barbe. 

Et aussi de sa main maladroitement. 

Gauchement. 

Obliquement. 

De biais, en descendant. 

Du revers de la souche du pouce il se dépêche d'effacer 

ses larmes et la trace de ses larmes. 
Pour qu'on ne s'aperçoive pas. 
Pour qu'on ne voye pas qu'il a pleuré. 
Et qu'on n'aille pas se moquer de lui dans le bourg. . 
Parce qu'il ne faut pas qu'un homme pleure. 

Et sa femme qui aujourd'hui est restée à la maison. 

Mais qui d'autres fois d'habitude va aussi aux champs. 

Qui est si bonne femme de ménage. 

Et si bonne chrétienne. 

Est-ce qu'elle aurait autant de courage à l'ouvrage. 

Et à faire son ménage. 

Si elle ne travaillait pas pour ses enfants. 



Ainsi, non autrement tout le monde travaille pour la 
petite espérance. 



47 



le porche 

Tout ce que l'on fait on le fait pour les enfants. 
Et ce sont les enfants qui font tout faire. 
Tout ce que l'on fait. 
Comme si ils nous prenaient par la main. 
Ainsi tout ce que l'on fait, tout ce que tout le monde 
fait on le fait pour la petite espérance. 



Tout ce qu'il y a de petit est tout ce qu'il y a de plus 

beau et de plus grand. 
Tout ce qu'il y a de neuf est tout ce qu'il y a de plus 

beau et de grand. 
Et le baptême est le sacrement des petits. 
Et le baptême est le sacrement le plus neuf. 
Et le baptême est le sacrement qui commence. 
Tout ce qui commence a une vertu qui ne se retrouve 

jamais plus. 
Une force, une nouveauté, ime fraîcheur comme l'aube. 
Une jeunesse, une ardeur. 
Un élan. 
Une naïveté. 

Une naissance qui ne se trouve jamais plus. 
Le premier jour est le plus beau jour. 
Le premier jour est peut-être le seul beau jour. 
Et le baptême est le sacrement du premier jour. 
Et le baptême est tout ce qu'il y a de beau et de grand. 
S'il n'y avait pas le sacrifice. 
Et la consommation du corps de Notre-Seigneur. 

48 



DE LA DEUXIEME VERTU 



Il y a dans ce qui commence une source, une race qui 

ne revient pas. 
Un départ, une enfance que l'on ne retrouve, qui ne se 

retrouve jamais plus. 
Or la petite espérance 
Est celle qui toujours commence. 



Cette naissance 

Perpétuelle. 

Cette enfance 

Perpétuelle. Qu'est-ce que l'on ferait, qu'est-ce que l'on 

serait, mon Dieu, sans les enfants. Qu'est-ce que l'on 

deviendrait. 
Et ses deux grandes sœurs savent bien que sans elle 

elles ne seraient que des servantes d'un jour. 
Des vieilles filles dans une chaumière. 
Dans une cabane délabrée qui se démolit tous les jours 

davantage. 
Qui s'use à mesure. 
Des vieilles femmes qui vieillissent toutes seules et qui 

s'ennuient dans une masure. 
Des femmes sans enfants. 
Une race qui s'éteint. 



49 



le porche 

Mais par elle au contraire elles savent bien qu'elles 

sont deux femmes généreuses. 
Deux femmes d'avenir. 
Deux femmes qui ont quelque chose à faire dans 

l'existence. 
Et que par cette petite fille qu'elles élèvent elles tiennent 

tout le temps et l'éternité même dans le creux de 

leurs mains. 



Ainsi ce sont les enfants qui ne font rien. 

Ah les gaillards ils font semblant de ne rien faire, 

Les mâtins, 

Ils savent bien ce qu'ils font, 

Les innocents. 

Aux innocents les mains pleines. 

C'est le cas de le dire. 

Ils savent bien qu'ils font tout ; et plus que tout ; 

Avec leur air innocent ; 

Avec leur air de ne rien savoir; 

De ne pas savoir; 

Puisque c'est pour eux que l'on travaille. 

En réalité. 

Puisque on ne travaille que pour eux. 

Et que rien ne se fait que pour eux. 



Et que tout ce qui se fait dans le monde ne se fait que 
pour eux. 

5o 



DE LA DEUXIEME VERTU 

De là leur vient cet air assuré qu'ils ont. 

Si agréable à voir. 

Ce regard franc, ce regard insoutenable à voir et qui 

soutient tous les regards. 
"Si doux, si agréable à regarder. 
Ce regard insoutenable à soutenir. 
Ce regard franc, ce regard droit qu'ils ont, ce regard 

doux, qui vient tout droit de paradis. 
Si doux à voir, et à recevoir, ce regard de paradis. 
De là leur vient ce front qu'ils ont. 
Ce front assuré. 
Ce front droit, ce front bombé, ce front carré, ce front 

levé. 
Cette assurance qu'ils ont. 
Et qui est l'assurance même. 
De l'espérance. 



Leur front bombé, tout lavé encore et tout propre du 

baptême. 
Des eaux du baptême. 



Et cette parole qu'ils ont, cette voix si douce, et 

ensemble si assurée. 
Si douce à entendre, si jeune. 
Cette voix de paradis. 
Car elle a une promesse, une secrète assurance 

intérieure. 

5i 



le porche 

Comme leur jeune regard a une promesse, une secrète 
assurance intérieure, et leur front, et toute leur 
personne. 

Leur petite, leur auguste, leur si révérente et révé- 
rende personne. 



Heureux enfants; heureux père. 

Heureuse espérance. 

Heureuse enfance. Tout leur petit corps, toute leur 

petite personne, tous leurs petits gestes, est pleine, 

ruisselle, regorge d'une espérance. 
Resplendit, regorge d'une innocence. 
Qui est l'innocence même de l'espérance. 



Assurance, innocence unique. 

Assurance, innocence inimitable. 

Ignorance de l'enfant, innocence près de qui la sainteté 
même, la pureté du saint n'est qu'ordure et décré- 
pitude. 

Assurance, ignorance, innocence du cœur. 

Jeunesse du cœur. 

Espérance ; enfance du coeur. 

Doux enfants, enfants inimitables, enfants frères de 
Jésus. 

Jeunes enfants. 

Enfants près de qui les plus grands saints ne sont que 
vieillesse et décrépitude. 

6a 



DE LA DEUXIEME VERTU 



Enfants c'est pour cela que vous êtes les maîtres et 
que vous commandez dans les maisons. 

Nous savons bien pourquoi. 

Un regard, un mot de vous fait plier les plus dures 
têtes. 

Vous êtes les maîtres et nous le savons bien. 

Nous savons bien pourquoi. 

Vous êtes tous des enfants Jésus. 



Et quel homme, quel fou, quel blasphémateur oserait 

se dire un homme Jésus. 
Quel saint, le plus grand saint, oserait même y penser. 



Et vous aussi vous savez bien que vous êtes les maîtres 

dans les maisons. 
Votre voix le dit, votre regard le dit, et vos boucles de 

cheveux, et votre tête mutine. 
Et quand vous demandez quelque chose, vous le 

demandez comme un qui rit parce qu'il est bien sûr 

de l'avoir. 

Vous savez bien que vous l'aurez. 



53 



le porche 

De l'imitation de Jésus. Vous enfants vous imitez Jésus. 
Vous ne l'imitez pas. Vous êtes des enfants Jésus. 
Sans vous en apercevoir, sans le savoir, sans le voii*. 
Et vous le savez bien. 
Et l'homme, quel homme, le plus grand saint, quel saint 

ne sait qu'il est infiniment loin de Jésus. 
Dans son imitation. 



Perte irréparable, descente, chute, inévitable déperdition 

de la vie. 
Et qui est l'existence et la vie et le vieillissement 

même. 
A nos enfances nous joignons Jésus. ^ 

Et grandissants nous en sommes disjoints, nous nous 

en disjoignons pour toute la vie. 



Enfants votre ignorance, votre assurance, votre inno- 
cence est l'ignorance même et la même innocence de 
Jésus, de l'enfant Jésus. 

Et sa timide assurance. 

Vous êtes des espérances comme l'enfant Jésus était 
une espérance. 

Réellement vous êtes des enfants Jésus. 



C'est pour cela, enfants, que nous sommes si heureux 

54 



DE LA DEUXIEME VERTU 



que VOUS êtes les maîtres et que vous commandez 

dans les maisons. 
C'est le commandement même de l'espérance. 
Votre règne est le règne propre de l'espérance. 



Cap nous autres hommes qu'est-ce que nous sommes, 
Dans notre pauvre imitation. 



Et votre commandement c'est le commandement même 
de Jésus. 



Singulier sort, singulière destinée, destination de 

l'homme. 
Quand nous sommes enfants, nous sommes des enfants 

Jésus, nous joignons Jésus enfant. 
Et quand nous sommes hommes, disjoints qu'est-ce que 

nous sommes. 



Beaux enfants, votre regard est le regard même de 

Jésus. 
Votre regard bleu. 
De Jésus enfant. 
Votre beau regard. 

55 



le porche 

Votre front est le front même de Jésus. 
Votre voix est la voix même de Jésus. 

Et nous qu'est-ce que nous sommes. 

Avec notre regard voUé. 

Notre front voilé. 

Notre voix voilée. 

Et au coin des lèvres le pli des amertumes. 

Et au mieux aller le pli même de la contrition. 

Nous ne sommes jamais que des innocences recouvrées. 

Et eux ils sont l'innocence première. 



Nous qu'est-ce que nous devenons. 

Qu'est-ce que nous sommes devenus. 

Qu'est-ce que nous savons. 

Qu'est-ce que nous pouvons. 

Qu'est-ce que nous faisons. 

Qu'est-ce que nous avons. 

Nous n'avons jamais que des innocences réparées. 

Et eux ils ont l'innocence première. 

Et en supposant le mieux, en allant au mieux, en met- 
tant tout pour le mieux nous ne serions jamais que 
des innocences conservées. 

Mais eux ils sont l'innocence première. 

Et autant le fruit mûr, juste mûr, pris à l'arbre, l'em- 
porte sur le fruit conservé. 

Frais vaut mieux que le fruit conservé. 

Autant l'innocence de l'enfant l'emporte sur l'innocence 
de l'homme. 

56 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Vaut mieux que ce que l'homme n'ose plus même nom- 
mer son innocence. 



Il pense à ses trois enfants qui en ce moment-ci même 
jouent au coin du (eu. 

Jouent-ils, travaillent-ils, on n'eu sait rien. 

Avec les enfants. 

Travaillent-ils avec leur mère. 

On n'en sait jamais rien. 

Les enfants ne sont pas comme les hommes. 

Pour les enfants jouer, travailler, se reposer, s'arrêter, 
courir, c'est tout un. 

Ensemble. 

C'est le même. Ils ne font pas seulement la différence. 

Ils sont heureux. 

Ils s'amusent tout le temps. Autant quand ils travail- 
lent, autant quand ils s'amusent. 

Ils ne s'en aperçoivent même pas. 

Ils sont bien heureux. 

Aussi leur commandement est le commandement même 
de Jésus. 

De Jésus enfant. 

L'espérance aussi est celle qui s'amuse tout le temps. 



Il pense à ses trois enfants qui jouent à c't'heure au 
coin du feu. 
Pourvu seulement qu'ils soient heureux. 

57 



le porche 

N'est-ce pas tout ce qu'un père demande. 
On vit pour eux, on demande seulement que ses enfants 
soient heureux. 



Il pense à ses enfants qu'il a mis particulièrement 
sous la protection de la Sainte Vierge. 
Un jour qu'ils étaient malades. 
Et qu'il avait eu grand peur. 
Il pense encore en frémissant à ce jour-là. 
Qu'il avait eu si peur. 
Pour eux et pour lui. 
Parce qu'ils étaient malades. 
IL en avait tremblé dans sa peau. 
A l'idée seulement qu'ils étaient malades. 
Il avait bien compris qu'il ne pouvait pas vivre comme 

cela. 
Avec des enfants malades. 
Et sa femme qui avait tellement peur. 
Si affreusement. 
Qu'elle avait le regard fixe en dedans et le front barré 

et qu'elle ne disait plus un mot. 
Gomme une bête qui a mal. 
Qui se tait. 

Car elle avait le cœur serré. 

La gorge étranglée comme une femme qu'on étrangle. 
Le cœur dans un étau. 

La gorge dans des doigts; dans les mâchoires d'un étau. 
Sa femme qui serrait les dents, qui serrait les lèvres. 
Et qui parlait rarement et d'une autre voix. 

58 



DE LA DEUXIEME VERTU 

D'une voix qui n'était pas la sienne. 

Tant elle avait afireusement peur. 

Et ne voulait pas le dire. 

Mais lui, par Dieu, c'était un homme. Il n'avait pas 

peur de parler. 
Il avait parfaitement compris que ça ne pouvait pas se 

passer comme ça. 
Ça ne pouvait pas durer. 
Comme ça. 

Il ne pouvait pas vivre avec des enfants malades. 
Alors il avait fait un coup (un coup d'audace), il en 

riait encore quand il y pensait. 
Il s'en admirait même un peu. Et il y avait bien un peu 

de quoi. Et il en frémissait encore. 
Il faut dire qu'il avait été joliment hardi et que c'était 

un coup hardi. 
Et pourtant tous les chrétiens peuvent en faire autant. 
On se demande même pourquoi ils ne le font pas. 
Gomme on prend trois enfants par terre et comme on 

les met tous les trois. 
Ensemble. A la fois. 
Par amusement. Par manière de jeu. 
Dans les bras de leur mère et de leur nourrice qui rit. 
Et se récrie. 

Parce qu'on lui en met trop. 
Et qu'elle n'aura pas la force de les porter. 
Lui, hardi comme un homme. 
Il avait pris, par la prière il avait pris. 
(11 faut que France, il faut que chrétienté continue.) 
Ses trois enfants dans la maladie, dans la misère où ils 

gisaient. 

59 



le porche 

Et tranquillement il vous les avait mis. 

Par la prière il vous les avait mis. 

Tout tranquillement dans les bras de celle qui est 

chargée de toutes les douleurs du monde. 
Et qui a déjà les bras si chargés. 
Car le Fils a pris tous les péchés. 
Mais la Mère a pris toutes les douleurs. 



Il avait dit, par la prière il avait dit : Je n'en peux 

plus. 
Je n'y comprends plus rien. J'en ai par dessus la tête. 
Je ne veux plus rien savoir. 
Ça ne me regarde pas. 

(Il faut que France, il faut que chrétienté continue.) 
Prenez-les. Je vous les donne. Faites-en ce que vous 

voudrez. 
J'en ai assez. 
Celle qui a été la mère de Jésus-Christ peut bien aussi 

être la mère de ces deux petits garçons et de cette 

petite fille. 
Qui sont les frères de Jésus-Christ. 
Et pour qui Jésus-Christ est venu au monde. 
Qu'est-ce que ça vous fait. Vous en avez tellement 

d'autres. 
Qu'est-ce que ça vous fait, un de plus un de moins. 
Vous avez eu le petit Jésus. Vous en avez eu tant 

d'autres. 
(Il voulait dire dans les siècles des siècles, tous les 

enfants des hommes, tous les frères de Jésus, les 

60 



DE LA DEUXIEME VERTU 

petits frères, et elle en aura tellement dans les siècles 

des siècles). 
Il faut que les hommes en aient un aplomb, de parler 

ainsi. 
A la Sainte Vierge. 
Les larmes au bord des paupières, les mots au bord 

des lèvres il parlait ainsi, par la prière il parlait ainsi. 
En dedans. 
Il était dans ime grande colère, Dieu lui pardonne, il 

en frémit encore (mais il est rudement heureux d'avoir 

pensé à ça). 
(Le sot, comme si c'était lui qui y avait pensé, le pauvre 

homme.) 
Il parlait dans une grande colère (que Dieu le garde) et 

dans cette grande violence et, en dedans, en dedans 

de cette grande colère et de cette grande violence 

avec une grande dévotion. 
Vous les voyez, disait-il, je vous les donne. Et je m'en 

retourne et je me sauve pour que vous ne me les 

rendiez, pas. 
Je n'en veux plus. Vous le voyez bien. 
Comme il s'applaudissait d'avoir eu le courage de faire 

ce coup-là. 
Tout le monde n'aurait pas osé. 

Il était heureux, il s'en félicitait en riant et en tremblant. 
(Il n'en avait pas parlé à sa femme. 
Il n'avait pas osé. Les femmes sont peut-être jalouses. 
Il vaut mieux ne pas se faire d'affaires dans son ménage. 
Et avoir la paix. 
Il avait arrangé ça tout seul. 
C'est plus sûr. Et on est plus tranquille.) 

6l porche. — 4 



le porche 

Depuis ce temps-là tout marchait bien. 

Naturellement. 

Gomment voulez-vous que ça marche autrement. 

Que bien. 

Puisque c'était la sainte Vierge qui s'en mêlait. 

Qui s'en était chargée. 

Elle sait mieux que nous. 



Et Elle, qui les avait pris, pourtant elle en avait avant 

ces trois-là. 
(Il avait fait un coup unique. 
Pourquoi tous les chrétiens ne le font-ils pas ?) 
Il avait été rudement hardi. 
Mais qui ne risque rien, n'a rien. 
Il n'y a que les plus honteux qui perdent. 
Il est même curieux que tous les chrétiens n'en fassent 

pas autant. 
C'est si simple. -_ 

On ne pense jamais à ce qui est simple. 
On cherche, on cherche, on se donne un mal, on ne 

pense jamais à ce qui est le plus simple. 
Enfin on est bête, vaut mieux le dire tout de suite. 



Et Elle, qui les avait pris, pourtant elle n'en manquait 

pas. 
Elle en avait avant ces trois-là, elle en aurait, elle en 

avait après. 

6a 



UE LA DEUXIEME VERTU 

Elle en avait eu, elle en aurait dans les siècles des 
siècles. 



Et Elle, qui les avait pris, il savait bien qu'elle les 

prendrait. 
Elle n'aurait pas le cœur de les laisser orphelins. 
(Gomme il avait été lâche, tout de même). 
Elle ne pouvait pas les laisser au coin d'une borne. 
(C'est bien là-dessus qu'il comptait, 
le gueux). 

Elle était bien forcée de les prendre, 
Elle qui les avait pris. 
Il s'en félicitait encore. 



Et pourtant on est si fier d'avoir des enfants. 

(Mais les hommes ne sont pas jaloux). 

Et de les voir manger et de les voir grandir. 

Et le soir de les voir dormir comme des anges. 

Et de les embrasser le matin et le soir, et à midi. 

Juste au milieu des cheveux. 

Quand ils baissent innocemment la tête comme un 

poulain qui baisse la tête. 
Aussi souples comme un poulain, se jouant comme un 

poulain. 
Aussi souples du cou et de la nuque. Et de tout le corps 

et du dos. 

63 



le porche 



Gomme mie tige bien souple et bien montante d'mie 

plante vigoureuse. 
D'une jeune plante. 

Comme la tige même de la montante espérance. 
Ils courbent le dos en riant comme un jeune, comme un 

beau poulain, et le cou, et la nuque, et toute la tête. 
Pour présenter au père, au baiser du père juste le milieu 

de la tête. 
Le milieu des cheveux, la naissance, l'origine, le point 

d'origine des cheveux. 
Ce point, juste au milieu de la tête, ce centre d'où tous 

les cheveux partent en tournant, en rond, en spirale. 
Ça les amuse ainsi. 
(Ils s'amusent tout le temps). 
Ils s'en font un jeu. Ils se font un jeu de tout. 
Ils chantonnent, ils chantent des chansons dont on n'a 

seulement pas idée et qu'ils inventent à mesure, ils 

chantent tout le temps. 
Et du même mouvement ils reviennent en arrière sans 

s'être presque arrêtés. 
Comme une jeune tige qui se balance au vent et qui 

revient de son mouvement naturel. 
Pour eux le baiser du père c'est un jeu, un amusement, 

une cérémonie. 
Un accueil. 

Une chose qui va de soi, très bonne, sans importance. 
Une naïveté. 

A laquelle ils ne font seulement pas attention. 
r Autant dire. 
C'est tellement l'habitude. 
Ça leur est tellement dû. 



64 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Ils ont le cœur pur. 

Ils reçoivent ça comme un morceau de pain. 

Ils jouent, ils s'amusent de ça comme d'un morceau de 

pain. 
Le baiser du père. C'est le pain de chaque jour. S'ils 

soupçomiaient ce que c'est pour le père. 
Les malheureux. Mais ça ne les regarde pas. 
Ils ont bien le temps de le savoir plus tard. 
Us trouvent seulement, quand leurs yeux rencontrent le 

regard du père. 
Qu'il n'a pas l'air de s'amuser assez. 
Dans la vie. 



Et les enfants quand ils pleurent. 

C'est infiniment plus mieux que quand nous rions. 

Car ils pleurent en espérance. 

Et nous ne rions qu'en foi et en charité. 



Il a donc mis ses enfants en lieu sûr et il est content et 

il rit en lui-même et il rit même tout haut et il se frotte 

les mains. 
Du bon tour qu'il a joué. 
Je veux dire de la grande invention qu'il a eue. Qu'il a 

faite. 
(C'est qu'aussi il ne pouvait plus durer). 
Il a remis ses enfants, reposé entre les bras de la 

sainte Vierge. 



65 porche. — 4. 



le porche 
Et il s'en est allé les bras ballants. 



Il s'en est allé les mains vides. 

Lui qui les avait remis. 

Comme un homme qui portait un panier. 

Et qui n'en pouvait plus et qui avait mal aux épaules. 

Et qui a posé son panier par terre. 

Ou qui l'a remis à une personne. 



C'est le contraire d'un homme qui a loué ses enfants 
dans une ferme. 

Car celui qui a loué ses enfants dans une ferme. 

Il reste le propriétaire de ses enfants. 

Et c'est le fermier qui en devient le locataire. Le fermier. 

Lui au contraire il ne veut plus être que le locataire de 
ses enfants. 

Il n'en a plus (jue l'usufruit. 

Et c'est le bon Dieu qui en a la nue (et la pleine) pro- 
priété. 

Mais c'est un bon propriétaire que le bon Dieu. 



Admire comme cet homme est sage. 
Cet homme qui ne veut plus être que le fermier de ses 
enfants. 

66 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Cet homme qui s'en va, qui s'en retourne les mains 

vides. 
Car Dieu n'est point jaloux, ni la sainte Vierge. 
Ils lui laisseront tranquillement toute la jouissance de 

ses enfants. 
C'est agréable d'avoir Dieu comme propriétaire. 



Il est malin cet homme-là, il a remis ses enfants aux 

bras de la sainte Vierge, aux mains de Dieu. 
De Dieu leur créateur. 
Et leur propriétaire. 

Toute la création n'est-elle pas aux mains de Dieu. 
Toute la création n'est-elle pas la propriété de Dieu. 



Les enfants quand ils pleurent sont plus heureux que 

nous quand nous rions. 
Et quand ils sont malades ils sont plus malheureux 

que tout au monde. 
Et plus touchants. 
Parce que nous sentons et qu'ils sentent bien que c'est 

déjà 
Une diminution de leur enfance. 
Et la première marque de leur vieillissement. 
Vers la mort. 
Temporelle. 



67 



le porche 

Et elle, qui les avait pris, elle était 
Si touchante et si belle. (Pendant que lui il s'en allait 
d'un cœur léger). 



Et elle, qui les avait pris, elle était 
Si touchante et si pure. 
Non seulement toute en foi et en charité. 
Mais toute en espérance même. 

Pure et jeune comme l'espérance. (Pendant que lui il 
s'en allait les bras ballants). 



Et elle, qui les avait pris, elle était 
Dans sa jeunesse tendre. (Pendant que lui il s'en allait 
les deux mains vides). 

Et elle, qui les avait pris, elle était 
Dans son éternelle jeunesse. 



Il y a des jours dans l'existence où on sent qu'on ne 

peut plus se contenter des saints patrons. 
Soit dit sans offenser personne. 
(Et elle, qui les avait pris, elle était 
Si chargée de famille). 

On sent que les saints patrons ne suffisent plus. 
(Soit dit sans les offenser). 
Il y a un grand danger et il faut monter plus haut. 

68 



DE LA DEUXIEME VERTU 

// vaut mieux avoir affaire au bon Dieu qu'à ses saints. 

(Et elle, qui les avait pris, elle était 

Si touchante et si pure. 

Mater Dei, mère de Dieu, 

Mère de Jésus et de tous les hommes ses frères. 

Les frères de Jésus.) 

Il faut monter directement jusqu'au bon Dieu et à la 

sainte Vierge. 
(Et elle, qui les avait pris, elle avait 
Tant d'enfants sur les bras. 
Tous les enfants des hommes. 
Depuis ce petit premier qu'elle avait porté dans ses 

bras. 
Ce petit homme qui riait comme un bijou. 
Et qui depuis lui avait causé tant de tourment. 
Parce qu'il était mort pour le salut du monde.) 
Et elle, qui les avait pris, elle était 
Si ardente et si pure. Il y a des jours où on sent bien que 

l'on ne peut plus se contenter des saints ordinaires. 
Que les saints ordinaires ne suffisent plus. Et elle, qui 

les avait pris, elle était 
Si jeune et si puissante. 
Si puissante auprès de Dieu. 
Si puissante auprès du Tout-Puissan^t. 



Et elle, qui les avait pris, elle était 

Si chargée de douleurs. 

Et elle en avait tant vu depuis ce petit bonhomme. 

Qui riait en tétant. 



69 



le porehe 

Car il y a longtemps qu'elle n'est plus la mère des Sept 

Douleurs. 
Les sept douleurs c'était pour commencer. 
Et il y a longtemps qu'elle est et que nous l'avons 

faite 
La mère des septante et des septante fois septante 

douleurs. 



Pendant que lui, qui les avait remis, il s'en allait la 

tête libre et les yeux clairs. 
Comme un homme qui a fait un bon marché. 
Insoucieux, les sourcils défroncés, le front desserré. 
Le front débandé. 
Comme un homme qui vient d'échapper à un grand 

danger. 
Et vraiment il venait d'échapper au plus grand de tous 

les dangers. 
Et elle, qui les avait pris, elle était 
Si éternellement soucieuse. 
Et elle les avait pris en tutelle et en charge. 
(Après tant d'autres, avec tant d'autres). 
Et en commende pour l'éternité. 



Et ainsi elle qui n'est point seulement 
Toute foi et toute charité. 
Mais aussi qui est toute espérance. 
Et cela est sept fois plus difficile. 

• 70 



DE LA DEUXIÈME VERTU 

Gomme c'est aussi sept fois plus gracieux. 
Ainsi elle elle a pris en charge et en tutelle. 
Et en commende pour l'éternité 
La jeune vertu Espérance. 



Il faut dire la vérité. C'est pourtant un bien grand saint 

que saint Marcel. 
Et un bien grand patron. 
(Bien qu'on ne sache pas au juste ce qu'il a fait. Mais il 

ne faut pas le dire. 
Et il y en a peut-être même eu plusieurs. 
Mais enfin il a été un grand saint, mettons même un 

saint, c'est déjà beaucoup). , 

Mais il y a des jours où il faut aller plus haut. 



Il ne faut pas avoir peur de dire la vérité. C'est pour- 
tant une bien grande sainte que sainte Germaine. 

Et une bien grande patronne. Et qui doit être bien 
puissante. 

(Bien qu'on ne sache pas au juste ce qu'elle a fait. 
Mais il ne faut pas le dire.) 

Mais qu'est-ce que ça fait, elle a fait au moins qu'elle a 
été une sainte et une grande sainte. Et c'est déjà 
beaucoup. 

C'est déjà tout. 

Être seulement une sainte, c'est déjà tout. 

Et il y a son compère saint Germain, qui peut servir, 

7ï 



le porche 

né à Auxerre, évêque d'Auxerre, qui aura cette gloire 

éternelle 
D'avoir consacré à Dieu notre grande sainte et notre 

grande patronne et notre grande amie. 
Sainte Geneviève 
qui était une simple bergère. 

Saint Germain, dit VAuxerrois, né à Auxerre, évêque 

d'Auxerre, 
Évêque et saint du temps des armées barbares, 
Et du refoulement des armées barbares, 
Évêque et saint de France, 
Et qui peut servir de patron. 

D'un très grand patron. 

* 

Et cette sainte Geneviève, née à Nanterre. 

Parisienne, patronne de Paris. 

Patronne et sainte de France voilà de grands patrons 
et de grands saints. 

Saint Marcel, saint Germain, sainte Geneviève. 

Pourtant il y a (^es jours où les plus grandes amitiés ne 
suffisent pas. 

Ni Marcel ni Geneviève, 

Geneviève notre grande amie. 

Ni les plus grands patronages ni les plus grandes 
saintetés. 

Il y a des jours où les patrons et les saints ne suffi- 
sent pas. 

Les plus grands patrons et les plus grands saints. 

Les patrons ordinaires, les saints ordinaires. 

7a 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Et OÙ il faut monter, monter encore, monter toujours; 
toujours plus haut, aller encore. 

Jusqu'à la dernière sainteté, la dernière pureté, la 
dernière beauté, le patronage dernier. 



n faut avoir le courage de dire la vérité. Saint Pierre 
est un grand saint et un grand patron entre tous les 
patrons. 

(On sait très bien ce qu'il a fait, celui-là, mais il vaut 
peut-être mieux ne pas trop en parler). 

Mais c'est bien certes un très grand patron. 

Car il fut la pierre de l'angle. 

Et les Portes de l'Enfer ne prévaudront point contre elle. 

Tu es Petriis, et super hanc petram. 

Et éternellement il est Pierre et sur cette pierre. 

Et pour celui qui veut entrer au Paradis c'est bien le 
plus grand patron que l'on puisse inventer. 

Car il est à la porte et il a la porte et il est le portier 
et il a les clefs. 

Il est le Portier éternel et le Porte-clefs éternel. 

Il porte à la ceinture le gros trousseau de clefs. 

Et pourtant je te jure que ce n'est pas un gardien de 
prison. 

Car il est le gardien de l'éternelle Liberté. 

Et dans une prison, d'une prison les prisonniers vou- 
draient bien se sauver. 

Mais au paradis au contraire ceux qui sont dans le 
paradis ne sont pas près de s'en aller. 

73 porche. — 5 



le porche 

Il n'y a pas de danger qu'ils demandent à s'en aller. 
Il faudrait les payer cher pour qu'ils s'en aillent. 
Ils ne voudraient pas donner leur place à d'autres. 

Par conséquent on ne pourrait pas trouver un meilleur 
patron que saint Pierre. 



Mais il vient un jour, il vient une heure. 

Il vient un moment où saint Marcel et sainte Germaine. 

Et saint Germain lui-même et notre grande amie cette 

grande sainte Geneviève. 
Et ce grand saint Pierre lui-même ne suffit plus. 
Et où il faut résolument faire ce qu'il faut faire. 



Alors il faut prendre son courage à deux mains. 

Et s'adresser directement à celle qui est au-dessus de 

tout. 
Être hardi. Une fois. S'adresser hardiment à celle qui 

est infiniment belle. 
Parce qu'aussi elle est infiniment bonne. 

A celle qui intercède. 

La seule qui puisse parler avec l'autorité d'une mère. 

S'adresser hardiment à celle qui est infiniment pure. 
Parce qu'aussi elle est infiniment douce. 



74 



I 



DE LA DEUXIEME VERTU 

A celle qui est iuliuiiiienl uoble. 

Parce qu'aussi elle est infiniment courtoise. 

Infiniment accueillante. 

Accueillante comme le prêtre qui au seuil de l'église va 

au devant du nouveau-né jusqu'au seuil. 
Au jour de son baptême. 
Pour l'introduire dans la maison de Dieu. 

A celle qui est infiniment riche. 

Parce qu'aussi elle est infiniment pauvre. 

A celle qui est infiniment haute. 

Parce qu'aussi elle est infiniment descendante. 

A celle qui est infiniment grande. 
Parce qu'aussi elle est infiniment petite. 
Infiniment humble. 
Une jeune mère. 

A celle qui est infiniment jeune. 
Parce qu'aussi elle est infiniment mère. 

A celle qui est infiniment droite. 

Parce qu'aussi elle est infiniment penchée. 

A celle qui est infiniment joyeuse. 

Parce qu'aussi elle est infiniment douloureuse. 

Septante et sept fois septante fois douloureuse. 

75 



le porche 

A celle qui est infiniment touchante. 
Parce qu'aussi elle est infiniment touchée. 



A celle qui est toute Grandeur et toute Foi. 
Parce qu'aussi elle est toute Charité. 

A celle qui est toute Foi et toute Charité. 
Parce qu'aussi elle est toute Espérance. 



Heureusement que les saints ne sont point jaloux les 
uns des autres. 

Il ne faudrait plus que ça. 

Ça serait un peu fort. 

Et ensemble heureusement qu'ils ne sont point jaloux 
de la sainte Vierge. 

C'est même ce que l'on nomme la communion des 
saints. 

Ils savent bien quelle elle est et qu'autant l'enfant l'em- 
porte sur l'homme en pureté. 

Autant et septante fois autant elle l'emporte sur eux en 
pureté. 

Autant l'enfant l'emporte sur l'homme en jeunesse. 
Autant et septante fois autant elle l'emporte sur les 

saints, (sur les plus grands saints même), en jeunesse 

et en enfance. 



76 



DE LA DEUXIEME VERTU 



Autant l'enfant l'emporte sur l'homme en espérance. 
Autant et septante fois autant elle l'emporte sur les 

saints, (sur les plus grands saints mêmes), en foi, en 

charité, en espérance. 



L'homme n'est rien auprès de l'enfant en piu'eté, en 

jeunesse, en espérance. 
En enfance. 
En innocence. 
En ignorance. 
En impuissance. 
En nouveauté. 
Ainsi, autant et septante fois autant les saintes et les 

saints, les plus grandes saintes et les plus grands 

saints 
Ne sont rien auprès d'elle en enfance et en pureté. 
En innocence et en jeunesse. 
En ignorance, en impuissance, en nouveauté. 
En foi, en charité, en espérance. 



Geneviève, mon enfant, était une simple bergère. 

Jésus aussi était un simple berger. 

Mais quel berger mon enfant. 

Berger de quel troupeau. Pasteur de quelles brebis. 

En quel pays du monde. 

Pasteur des cent brebis qui sont demeurées dans le 

77 



le porche 

bercail, pasteur de la brebis égarée, pasteur de la 

brebis qui revient. 
Et qui pour l'aider à revenir, car ses jambes ne peuvent 

plus la porter. 
Ses jambes fourbues, 
La prend doucement et la rapporte lui-même sur ses 

épaules, 
Sur ses deux épaules, 
Doucement ployée en demie couronne autour de sa 

nuque, 
La tête de la brebis doucement appuyée ainsi sur son 

épaule droite. 
Qui est le bon côté, 
Sur l'épaule droite de Jésus, 
Qui est le côté des bons, 
Et le corps demi roulé tout autour autour du col et 

autour de la nuque, 
Autour du cou en demi-couronne, 
Comme un foulard en laine qui tient chaud. 
Ainsi la brebis même tient chaud à son propre pasteur, 
La brebis en laine. 
Les deux pieds de devant bien et dûment tenus dans 

la main droite. 
Qui est le bon côté. 
Tenus et serrés. 
Doucement mais ferme, 
Les deux pieds de derrière bien et dûment tenus dans 

la main gauche. 
Doucement mais ferme, 
Gomme on tient un enfant quand on joue à le porter à 

califourchon 

78 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Sur les deux épaules, 

La jambe droite dans la main droite, la jambe gauche 

dans la main gauche. 
Ainsi le Sauveur, ainsi le bon pasteur, ce qui veut dire 

le bon berger 
Rapporte à califourchon cette brebis qui s'était perdue, 

qui allait se perdre 
Pour que les pierres du chemin ne meurtrissent plus 

ses pieds meurtris. 
Parce qu'il y aura plus de joie dans le ciel pom* ce 

pécheur qui s'en revient, 
Que pour cent justes qui ne seront point partis. 
Car les cent justes qui ne seront point partis ils seront 

restés. 
Ils ne seront restés que en foi et en charité. 
Mais ce pécheur qui est parti et qui a failli se perdre 
Par son départ même et parce qu'il allait manquer à 

l'appel du soir 
Il a fait naître la crainte et ainsi il a fait jaillir l'espé- 
rance même 
Au cœur de Dieu même. 
Au cœur de Jésus 

Le tremblement de la crainte et le frisson. 
Le frémissement de l'espérance. 



Par cette brebis égarée Jésus a connu la crainte dans 

l'amour. 
Et ce que la divine espérance met de tremblement dans 

la charité même. 

79 



le porche 



Et Dieu a eu peur d'avoir à la condamner. 



Par cette brebis et parce qu'elle ne rentrait point au 

bercail et parce qu'elle allait manquer à l'appel du 

soir, 
Jésus comme un homme a connu l'inquiétude humaine, 
Jésus fait homme, 
Il a connu ce que c'est que l'inquiétude au cœur même 

de la charité, 
L'inquiétude rongeante au cœur d'une charité ainsi 

véreuse. 
Mais ainsi aussi il a connu ce que c'est que la toute 

première pointe de la poussée de l'espérance. 
Quand la jeune vertu espérance commence à pousser 

au cœur de l'homme. 
Sous la rude écorce. 
Comme un premier bourgeon d'avril. 



Ainsi Geneviève était bergère mais Marie 

Est la mère du berger même 

Et tant qu'il y aura un bercail. 

C'est-à-dire une bergerie, 

Elle est la mère du berger éternel. 



80 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Adonc il faut quelque jour une fois remonter 

A celle qui intercède. 

Après Marcel et Germaine et Germain, 

Geneviève et saint Pierre. 

Après les patrons, les patronnes, les saints, 

Après la patronne éternelle de Paris. 

Et même après le patron éternel de Rome 

Il faut monter 

A celle qui est la plus imposante. 

Parce qu'aussi elle est la plus maternelle. 

A celle qui est infiniment blanche. 

Parce qu'aussi elle est la mère du Bon Pasteur, 

de l'Homme qui a espéré. 



(Et il avait bien raison d'espérer, puisqu'il a réussi à 
rapporter la brebis). 



A celle qui est infiniment céleste. 

Parce qu'aussi elle est infiniment terrestre. 

A celle qui est infiniment éternelle. 

Parce qu'aussi elle est infiniment temporelle. 

A celle qui est infiniment au-dessus de nous. 
Parce qu'aussi elle est infiniment parmi nous. 



ol porche. — 5. 



le porche 

A celle qui est la mère et la reine des anges. 

Parce qu'aussi elle est la mère et la reine des hommes. 

Reine des deux, régente terrienne. 



(Empérière des infernaux palus). 



A celle qui est Marie. 

Parce qu'elle est pleine de grâce. 

A celle qui est pleine de grâce 
Parce qu'elle est avec nous. 

A celle qui est avec nous. 

Parce que le Seigneur est avec elle, 

A celle qui intercède. 

Parce qu'elle est bénie entre toutes les femmes. 

Et que Jésus, le fruit de son ventre, est béni. 



A celle qui est pleine de grâce. 
Parce qu'elle est pleine de grâce. 



Celle qui est infiniment reine 

8a 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Parce qu'elle est la plus humble des créatures. 
Parce qu'elle était une pauvre Xemme, une misérable 
femme, une pauvre juive de Judée. 

A celle qui est infiniment loin 
Parce qu'elle est infiniment près. 

A celle qui est la plus haute princesse 
Parce qu'elle est la plus humble femme. 

A celle qui est la plus près de Dieu 
Parce qu'elle est la plus près des hommes. 

A celle qui est infiniment sauve 

Parce qu'à son tour elle sauve infiniment. 

A celle qui est la plus agréable à Dieu. 



A celle qui est pleine de grâce 

Parce qu'aussi elle est pleine d'efiicace 

Maintenant. 

Et parce qu'elle est pleine de grâce et pleine d'efficace 
Et à l'heure de notre mort ainsi soit-il. 



D'avoir conçu et d'avoir enfanté, 
D'avoir nourri et d'avoir porté 
L'Homme qui a c ^xnt, 

83 



le porche 
L'Homme qui a espéré. 



(Et il avait bien raison d'espérer, puisqu'il a réussi à 
sauver tant de saintes et tant de saints. Au moins 
pour commencer. En somme enfin il a réussi tout de 
même). 



A celle qui est la seule Reine 

Parce qu'elle est la plus humble sujette. 

A celle qui est la première après Dieu 
Parce qu'elle est la première avant l'homme. 

La première avant les hommes et les femmes. 
La première avant les pécheurs. 

La première avant les saintes et les saints. 
La première avant l'homme charnel. 

Et aussi bien la première avant les anges mêmes. 



Écoute, mon enfant, je vais t'expliquer, écoute-moi bien, 

je vais t'expliquer pourquoi, 

comment, en quoi 

la sainte Vierge est une créature unique, rare. 

D'une rareté infinie, 

84 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Entre toutes précellente, 

Unique entre toutes les créatures. 

Suis-moi bien. Je ne sais si tu me comprendras bien . 

Toute la création était pure. Suis-moi bien. 

(En somme Jésus a réussi, il ne faut pas être trop diffi'- 

cile. 
Il ne faut pas être trop exigeant. 
Avec la vie. 
Puisqu'il a tout de même pu rapporter, rassembler cette 

gerbe de saints. 
Que montant il a jetée aux pieds de son père. 
Et les âmes des justes qu'il avait parfumées de ses 

vertus). 
Donc toute la création était pure. 
Comme elle était sortie, comme elle avait jailli pure et 

jeune et neuve des mains de son Créateur. 



Mais le péché de Satan séduisit, corrompit la moitié 

des anges. 
Et le péché d'Adam séduisit, corrompit dans le sang la 

totalité des hommes. 



De sorte qu'il n'y avait plus de pur que la moitié des 

anges 
Et rien des hommes, 
Personne des hommes. 
Dans toute la création, 

§5 



le porche 

De la pureté native, de la jeune pureté, de la pureté 
première, de la pureté créée, de la pureté enfant, de 
la pureté de la création même. 



Quand fut créée cette créature unique, 
Bénie entre toutes les femmes. 

Infiniment unique, infiniment rare, 
Maintenant. 

Infiniment agréable à Dieu. 

Et à l'heure de notre mort ainsi soit-il, 

Précellente entre toutes. 



Quand enfin, quand un jour des temps fut créée pour 

l'éternité. 
Pour le salut du monde cette créature unique. 
Pour être la Mère de Dieu. 
Pour être femme et pourtant pour être pure. 



Écoute-moi bien, mon enfant, suis-moi bien, c'est difli- 

cile à t'expliquer. 
En quoi elle est à ce point une créature unique. Mais 

suis-moi bien. 
A toutes les créatures il manque quelque chose. 

86 



DE LA DEUXIEME VERTU 



Non seulement qu'elles ne sont point le Créateur, 

Dieu leur Créateur. 

(Ceci c'est dans l'ordre. 

C'est l'ordre même). 

Qu'elles ne sont point leur propre Créateur. 

Mais en outre il leur manque toujours quelque chose. 

A celles qui sont charnelles il manque précisément 

d'être pures. 
Nous le savons. 
Mais à celles qui sont pures il manque précisément 

d'être charnelles. 
Il faut le savoir. 



Et à elle au contraire il ne manque rien. 
Sinon vraiment d'être Dieu même. 
D'être son Créateur. 
(Mais ceci c'est l'ordre). 



Car étant charnelle elle est pure. 

Mais, étant pure, aussi elle est charnelle. 



Et c'est ainsi qu'elle n'est pas seulement une femme 

unique entre toutes les femmes. 
Mais qu'elle est une créature unique entre toutes les 

créatures. 



8; 



le porche 



Littéralement la première après Dieu. Après le Créateur. 

Aussitôt après. 

Celle que l'on trouve en descendant, aussitôt que l'on 

descend de Dieu 
Dans la céleste hiérarchie. 



Dans ce désastre. Dans ce défaut. Dans ce manque. 
Dans ce désastre de la moitié des anges et de la totalité 

des hommes il n'y avait plus rien de charnel qui 

fût pur, 
De la pureté de naissance. 

Quand un jour cette femme naquit de la tribu de Juda 
Pour le salut du monde 
Parce qu'elle était pleine de grâce. 



Et en outre Joseph était de la maison de David 
Qui était la maison de Jacob. 



Quand elle naquit toute pleine de son innocence 

première. 
Aussi pure que Eve avant le premier péché. 



DE LA DEUXIEME VERTU 



Voyez à ne pas mépriser un de ces petits : en effet je 
vous le dis, que leurs anges dans les deux voient 
toujours la face de mon Père, qui est aux deux. 

En effet le Fils de l'homme est venu sauver ce qui avait 
péri. 

Que vous semble? Si quelqu'un avait cent brebis, et que 
l'une d'elles se soit perdue en route ; 

(Trompée de chemin) ; 

est-ce qu'il ne laisse pas les quatre-vingt-dix-neuf 
dans les montagnes, et ne va pas chercher celle qui 
s'est perdue? 

Et s'il a eu le bonheur de la trouver : En vérité je vous 
le dis, qu'il se réjouit sur elle plus que sur les quatre- 
vingt-dix-neuf, qui ne se sont pas perdues. 

Ainsi n'est pas la volonté devant votre Père, qui est aux 
deux, que périsse un seul de ces petits. 



Le Bon Pasteur c'est-à-dire le bon berger. 
Par elle il a connu l'inquiétude. 

89 



le porche 

Par celle-ci qui n'est point restée avec les quatre-vingt- 
dix-neuf autres. 
La mortelle inquiétude. 

(La dévorante inquiétude au cœur de Jésus). 
L'inquiétude de ne pas la retrouver. De ne pas savoir. 
De ne la retrouver jamais. L'humaine inquiétude. 
La mortelle inquiétude d'avoir à la condamner. 
Mais enfln il est sauvé. 
Lui-même le sauveur il est sauvé. 
Il est sauvé d'avoir à la condamner. 
Comme il respire. 
Ça en fait toujours une de sauvée. 
Il n'aura point à condamner cette âme. 



Par cette petite brebis qui s'était seulement trompée de 

chemin, 
(Ça peut arriver à tout le monde), 

et erraverit una ex eis, 

et c'est arrivé aux plus grands saints 

De prendre le chemin du péché 

Par cette petite brebis d'âme homme, fait homme, il a 

connu l'inquiétude d'homme. 
Mais par cette sotte de petite brebis d'âme (qui lui a 

fait une si grande peur) homme, fait homme, il a 

connu l'espérance d'homme. 



90 



DE LA DEUXIEME VERTU 



Par cette petite brebis de rien du tout qui s'était égarée, 
par cette créature brebis 

Homme, fait homme, il a connu la bourgeonnante espé- 
rance, 

Le bourgeonnement de l'espérance qui pointe au cœur 
plus douce que le fin bourgeon d'avril. 



A toutes les créatures il manque quelque chose, et non 

point seulement de n'être pas Créateur. 
A celles qui sont charnelles, nous le savons, il manque 

d'être pures. 
Mais à celles qui sont pures, il faut le savoir, il manque 

d'être charnelles. 
Une seule est pure étant charnelle. 
Une seule est charnelle ensemble étant pure. 
C'est pour cela que la sainte Vierge n'est pas seulement 

la plus grande bénédiction qui soit tombée sur la 

terre. 
Mais la plus grande bénédiction même qui soit descen- 
due dans toute la création. 
Elle n'est pas seulement la première entre toutes les 

femmes, 

Bénie entre toutes les femmes, 

Elle n'est pas seulement la première entre toutes les 
créatures, 

91 



le porche 

Elle est une créature unique, infiniment unique, infini- 
ment rare. 



Une seule et nulle autre ensemble charnelle et pure. Car 
du côté des anges 

Les anges seraient bien purs, mais ils sont de purs 
esprits, ils ne sont point charnels. 

Ils ne savent point ce que c'est que d'avoir un corps, 
que d'être un corps. 

Ils ne savent point ce que c'est que d'être cette pauvre 
créature. 

Charnelle. 

Un corps pétri du limon de cette terre. 

Charnelle. 

Ils ne connaissent point cette liaison mystérieuse, cette 
liaison créée. 

Infiniment mystérieuse, 

De l'âme et du corps. 

Car Dieu n'a pas créé seulement l'âme et le corps. 

L'âme immortelle et le corps mortel mais qui ressusci- 
tera. 

Mais il a créé aussi, d'une tierce création il a créé 

Ce lien mystérieux, ce lien créé. 

Cet attachement, cette liaison du corps et de l'âme. 

D'un esprit et d'une matière, 

De l'immortel et du mortel mais qui ressuscitera 

Et l'âme est liée à la boue et à la cendre. 

A la boue quand il pleut et à la cendre quand il fait sec. 

Et pourtant liée ainsi il faut que l'âme fasse son salut. 

92 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Comme un bon cheval de labour, comme une bête 
loyale et vigoureuse, comme une grosse bête lorraine 
qui tire la charrue. 

De sa vigueur et de sa force il ne faut pas seulement 
qu'elle se meuve elle-même, qu'elle se tire, qu'elle se 
traîne elle-même. 

Qu'elle se porte sur ses quatre pieds. 

Mais de cette même vigueur et force il faut aussi qu'elle 
meuve et qu'elle tire et qu'elle traîne l'inerte charrue. 

Inerte sans elle, qui ne peut pas se mouvoir toute seule, 
se tirer, se traîner toute seule, 

Se mouvoir, se traîner, se tirer sans elle. 

Inerte sans elle mais laborieuse avec elle, travailleuse 
par elle, agissante par elle. 

Cette charrue qui derrière elle laboure la terre lorraine. 

(Mais qui la laboure à une condition, c'est qu'on la tire). 

Comme le cheval de labour, la bonne bête doit non seu- 
lement se porter et se mouvoir elle-même. 

Sur ses quatre jambes, sur ses quatre pieds, 

Mais ensemble traîner cette charrue qui, ainsi animée, 
derrière elle laboure la terre. 

Ainsi l'âme, cette bête de labour, et d'un labour ter- 
restre, 

D'un labour charnel. 

Non seulement l'âme doit se mouvoir et se porter sur 
les quatre vertus. 

Se tirer et se traîner elle-même. 

Mais il faut qu'elle meuve et qu'elle porte. 

Encore il faut qu'elle tire et qu'elle traîne 

Ce corps enfoncé dans la terre qui laboure derrière elle 
la glèbe de la terre. 





le porche 

Ce corps inerte, sans elle inanimé. 

Inerte sans elle, laborieux par elle, 

Qui animé par elle travailleur peut labourer cette terre, 

Réussit à la labourer. 

Il ne faut pas seulement qu'elle fasse son salut, elle pour 

elle, elle pour soi. 
Il faut aussi qu'elle fasse son salut pour lui, son salut à 

elle l'âme pour lui le corps. 
Et il faut qu'elle fasse ensemble son salut à lui qui 

ressuscitera. 
Leur commun salut, ensemble leur double salut pour 

qu'après le jugement dernier, 
Aussitôt après, 

Ensemble ils participent à la commune félicité éternelle, 
Elle l'immortelle, et lui le mortel et le mort mais le 

ressuscité, 
Lui étant seulement devenu un corps glorieux. 
Comme les deux mains sont jointes dans la prière. 
Et l'une n'est pas plus injuste que l'autre, 
Ainsi le corps et l'âme sont comme deux mains jointes. 
Et l'un et l'autre ensemble ils entreront ensemble dans 

la vie éternelle. 
Et ils seront deux mains jointes, ensemble, pour ce qui 

est infiniment plus que la prière. 
Et infiniment plus que le sacrement. 
Ou tous les deux ensemble ils retomberont comme deux 

poignets liés 
Pour une captivité éternelle. 



t)4 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Comme un bou laboureur pour labourer cette lourde 

terre, 
Qui poisse au soc de la charrue, 
Attelle au cheval vigoureux la charrue (elle-même 

vigoureuse, 
Mais en elle-même inerte), 
(Et il ne met pas la charrue devant les bœufs), 
Ainsi le Seigneur Dieu pour labourer cette charnelle 

terre, 
Cette grasse terre qui poisse au corps et au cœur de 

l'homme. 
Cette lourde terre, 
Cette terrestre terre, 
Et terrienne, 

(Reine des deux, régente terrienne), 

Ainsi le Seigneur Dieu a attelé le corps à l'âme. 



Et comme il faut que le cheval de labour tire pour lui- 
même et pour la charrue, 

Ainsi il faut que l'âme tire aussi pour elle-même et pour 
le corps, 

Qu'elle fasse son salut, leur salut, pour elle-même et 
pour le corps. 

Car nul des deux, ni l'un ni l'autre ne sera sauvé sans 
l'autre. 

Nous n'avons pas le choix. Il faut être deux mains 
jointes ou deux poignets liés. 

95 



le porche 

Deux mains joiules qui montent jointes pour la félicité. 
Deux poignets liés qui retombent liés pour la captivité. 
Ni les mains ne seront disjointes ni les poignets ne 

seront déliés. 
Car Dieu a lui-même attaché l'immortel au mortel. 
Et au mort mais qui ressuscitera. 



Voilà ce que les anges, mon enfant, ne connaissent pas. 

Je veux dire voilà ce qu'ils n'ont pas éprouvé. 

Ce que c'est que d'avoir ce corps ; d'avoir cette liaison 

avec ce corps ; d'être ce corps. 
D'avoir cette liaison avec la terre, avec cette terre, 

d'être cette terre, le limon et la poussière, la cendre 

et la boue de la terre. 
Le corps même de Jésus. 



Ainsi il faut que l'âme ne fasse pas seulement pour elle, 

il faut qu'elle fasse non pas seulement pour soi. 
Mais il faut qu'elle fasse aussi pour son serviteur le 

corps. 
Comme un homme riche qui vient à vouloir passer sur 

un pont. 
Il paye au péager qui a une petite guérite à l'entrée du 

pont. 
Il paye un sou pour lui et ensemble un sou aussi pour 

son serviteur qui le suit. 

96 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Ainsi il faut que l'âme paye pour l'âme et le corps, il 
faut que l'âme fasse pour l'âme et le corps. 

Car c'est toujours elle, l'âme, qui est un homme riche, 

Et lui le pauvre corps il a beau faire, il a beau dire, 
avec tout son orgueil il ne sera jamais qu'une pauvre 
créature 

Et c'est toujours lui qui a tort. 

(Même quand il a raison). 

Surtout quand il a raison. 



Voilà, mon enfant, ce que les anges ne connaissent 
point, je veux dire ce qu'ils n'ont point éprouvé. 



Les péchés de la chair et les uniques rémissions de la 
chair. 



Les péchés qui sont de la chair et qui ne sont que de la 

chair. 
Et que toute créature ignore qui n'est point charnelle. 
Les péchés de la chair et de la terrestre terre que les 

anges ne connaissent que pour en avoir entendu 

parler. 
Comme une histoire d'un autre monde. 
Et presque pour ainsi dire d'une autre création. 



97 porche. — 6 



le porche 

Les péchés charnels que les anges ne connaissent point. 
Je veux dire qu'ils n'ont point éprouvés. 

Les péchés du corps et du cœur terrestre. 
(Rachetés par le corps et par le cœur). 

Les péchés de la chair et du sang. 
(Rachetés par la chair et par le Sang). 

Les péchés terrestres. 
Les péchés terriens. 
Les péchés terreux. 
Le péchés de la glèbe. 
Et de la terrestre terre. 



Le premier péché charnel, quand dans un coup brusque 
le sang vous monte et vous bat aux tempes, dans un 
coup de colère. 

Dans un mouvement de colère. 

Le péché de colère. 



Le deuxième péché charnel, mon enfant, le plus grand 
péché qui soit jamais tombé dans le monde. 

Quand le sang s'affaisse dans le cœur, le péché de 
désespoir. 



Et sur le chemin du désespoir, mon enfant, la plus 
grande tentation qui ait jamais passé dans le monde. 
Quand le sang tremble et s'affole dans le cœur. 



DE LA DEUXIEME VERTU 

La plus grande tentation charnelle. 

Mais est-ce bien une tentation. 

La tentation de la mortelle inquiétude. 

Quand le Pasteur même eut peur et trembla dans son 

cœur 
D'avoir à la condamner, à la perdre, je veux dire à la 

laisser perdue. 
La peur mortelle, la mortelle inquiétude d'avoir à 

condamner à mort. 
Exactement je veux dire d'avoir à laisser condamnée 

à mort. 
In monlibus, dans les montagnes, quand il eut peur 

de ne jamais la retrouver. 
D'être foi'cé 

De la laisser perdue dans la nuit d'une mort 
Eternelle. 



Les péchés de la chair, mais les rémissions de la chair, 

Ils ne connaissent pas non plus les rémissions char- 
nelles. 

Cette rémission infinie, éternelle et d'un seul coup. 

Et ensemble inséparablement temporelle et charnelle. 

Quand tout le péché du monde ensemble et d'un seul 
coup 

Fut racheté par la mise en croix d'un corps d'homme. 

Quand les épines de la couronne d'épines firent 
dégoutter du front sur la face des gouttes d'un sang 
d'homme. 

Quand les quatre clous des membres firent dégoutter 
par terre et sur le bois de la croix un sang d'homme. 

99 



le porche 

Quand la lance romaine, perçant un flanc d'homme, fit 
couler sur le flanc un sang d'homme. 



Et précédant cette rémission totale même 

Et globale 

Gomme le dauphin dans le cortège du roi précède le 

globe de l'empire et de la terre, 
Et comme une enfant dans une procession précède le 

Corps même et le Saint-Sacrement, 
Précédant toute rémission ils ne connaissent point ce 

qui est presque plus doux que la rémission même. 
Pour ainsi dire. 
Quand le sang s'annonce et commence à remonter 

lentement au cœur, 
La jeune espérance, 
Le mouvement de l'espérance, 
Quand un jeune sang commence à refluer vers le 

cœur. 
Comme la jeune sève d'avril commence à goutter, à 

pointer dessous la dure écorce. 



Quel commandement, quelle autorité, quelle brutalité, 

quel écrasement d'espérance. 
Voyez à ne pas mépriser un seul de ces petits : 
Un seul : 

en effet Je vous le dis, 
que leurs anges dans les deux 
voient toujours la face de mon Père, qui est aux deux. 



100 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Gomme on voit, comme on sent la sève au mois de mai 

Poindre sous la dure écorce, 

Ainsi on sent, ainsi on voit au mois de Pâques 

Un sang nouveau monter et poindre 

Sous la dure écorce du cœur. 

Sous l'écorce de la colère, sous l'écorce du désespoir, 

Sous la dure écorce du péché. 



Voilà ce qu'ils ne connaissent point, ni le plus grand 

péché charnel. 
Quand le sang monte et se gonfle et se tuméfie dans le 

cœur et dans la tête. 
Quand dans un soudain mouvement, dans un énorme 

mouvement le sang monte et se gonfle et bout. 
Dans un mouvement d'orgueil. 

Quand le sang, comme une bête, saute, dans un coup. 
Comme un rapace, comme une bête de proie 
Dans un coup d'orgueil. 
L'orgueil, le plus grand péché qui soit jamais tombé 

sur la terre 
Et dans toute la création. 
L'orgueil du corps, l'orgueil du sang, l'orgueil de la 

chair. 
Qui gonfle et qui bourdonne dans tout le corps comme 

une tempête de bourdonnement. 
Et qui bat aux tempes comme un roulement de tam- 
bour. 
L'antique orgueil, vieux comme la race, vieux comme 

la chair, 
et cornue la sève du bouleau. 

lOI porche. — 6. 



le porche 

Comme la sève et le sang de l'orgueil, comme la sève 
et le sang du chêne 

L'orgueil charnel voilà ce qu'ils ne connaissent pas, 

Ce qu'ils n'ont aucunement éprouvé. 

Ils ont bien eu leur orgueil aussi, j'entends ceux qui se 
sont perdus 

Par l'orgueil, Lucifer, Satan. Leur orgueil de perdi- 
tion. 

Mais c'était im pâle orgueil, un orgueil exsangue. 

Un orgueil d'esprit, un orgueil de tête. 

Nullement un orgueil de cœur et de sang, 

Nullement un orgueil de corps, 

Nullement un orgueil de celte terrestre 

Terre. 



C'était im orgueil de pensée, un pauvre orgueil 

d'idée. 
Un pâle orgueil, un vain orgueil tout monté en tête. 
Une fumée. 
Nullement im gros et gras orgueil nourri de graisse et 

de sang. 
Tout crevant de santé. 
La peau luisante. 
Et qui aussi n'a pu être racheté que par la chair et le 

sang. 



Un orgueil tout bouffi de sang 
Qui bourdonne dans les oreilles 
Par le bourdonnement du sang, 

loa 



DE LA DEUXIEME VERTU 



Un orgueil qui injecte les yeux de sang, 
Et qui bat le tambour dans les tempes, 
Voilà ce qu'ils ne connaissent point. 



Ils ne connaissent donc point qu'il y a un Pâques 
Un jour de Pâques, un dimanche de Pâques 
Une semaine de Pâques 
Un mois de Pâques 

Pour la montée, pour la remontée de l'espérance char- 
nelle 
Comme il y a pour la sève du chêne et du bouleau 
Un mois d'avril, un mois de mai. 



Ils ne connaissent point tout cet orgueil charnel, ce 

plein orgueil charnel, ce chaud orgueil charnel, 
D'un sang bouillant. 

Ils ne connaissent donc point la rémission charnelle 
Du sang versé. 



Ils ne connaissent point le gros orgueil d'homme. 

Tout plein de soi. 

Tout gras. 

Tout gonflé, tout nourri de soi. 

Ils ne connaissent point tant de graisse, tant de man- 

geaille 
Qui n'a pu être compensée 

Que par l'effrayante, que par l'affreuse maigreur, - 
Que par le décharnement 

io3 



le porche 
De Jésus sur sa croix. 



Ils ne connaissent point le vieil orgueil royal, ils ne 

connaissent point l'antique orgueil, 
L'orgueil sanguin, crevant de soi, l'orgueil qui crève 

dans sa peau, ils ne connaissent donc point 
Que la jeune, que la charnelle, que la timide espérance 
Marche en tête du cortège, 
Innocente s'avance 
Parce qu'elle est dauphin de France. 



Quelle brutalité, mon enfant, quelle imposition, quelle 

violence de Dieu. 
Quel écrasement, quel commandement d'espérance. 
Voyez à ne pas mépriser un seul de ces petits : 
En effet je vous le dis, 
Que leurs anges dans les deux voient toujours la face 

de mon Père, 
Qui est aux deux. 



Jésus-Christ, mon enfant, n'est pas venu pour nous dire 

des farilDoles. 
Tu comprends, il n'a pas fait le voyage de venir sur 

terre, 

104 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Un grand voyage, entre nous, 

(Et il était si bien où il était). 

(Avant de venir. 

Il n'avait pas tous nos soucis). 

II n'a pas fait le voyage de descendre sur terre 

Pour venir nous conter des amusettes 

Et des blagues. 

On n'a pas le temps de s'amuser. 

Il n'a pas mis, il n'a pas employé, il n'a pas dépensé 

Les trente-trois ans de sa vie terrestre. 

De sa vie charnelle, 

Les trente ans de sa vie privée. 

Les trois ans de sa vie publique. 

Les trois jours de sa passion et de sa mort, 

(Et dans les limbes les trois jours de son sépulcre). 

Il n'a pas mis, il n'a pas employé, il n'a pas dépensé 

tout ça. 
Ses trente ans de travail et ses trois ans de prédication 

et ses trois jours de passion et de mort. 
Ses trente-trois ans de prière, 
Son incarnation, qui est proprement son encharne- 

ment, 
Sa mise en chair et en charnel, sa mise en homme et 

sa mise en croix et sa mise au tombeau. 
Son encharnellement et son supplice, 
Sa vie d'homme et sa vie d'ouvrier et sa vie de prêtre 

et sa vie de saint et sa vie de martyr, 
Sa vie de fidèle. 
Sa vie de Jésus, 
Pour venir ensuite (en même temps) nous débiter des 

sornt'^es. 

io5 



le porche 



Il n'a pas mis, il n'a pas employé, il n'a pas dépensé 

tout ça, 
Il n'a pas fait toute cette dépense 
Considérable 

Pour venir nous donner, pour nous donner ensuite 
Des devinettes 
A deviner 
Gomme un sorcier. 
En faisant le malin. 
Non, non, mon enfant, et Jésus non plus ne nous a point 

donné des paroles mortes 
Que nous ayons à renfermer dans des petites boîtes 
(Ou dans des grandes). 

Et que nous ayons à conserver dans (de) l'huile rance 
Comme les momies d'Egypte. 
Jésus-Christ, mon enfant, ne nous a point donné des 

conserves de paroles 
A garder. 

Mais il nous a donné des paroles vivantes 
A nourrir. 

Ego sum via, Veritas et vita, 
Je suis la voie, la vérité et la vie. 
Les paroles de (la) vie, les paroles vivantes ne peuvent 

se conserver que vivantes, 
Nourries vivantes. 
Nourries, portées, chauffées, chaudes dans un cœur 

vivant. 
Nullement conservées moisies dans des petites boîtes 

en bois ou en carton. 
Comme Jésus a pris, a été forcé de prendre corps, de 

revêtir la chair 



io6 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Pour prononcer ces paroles (charnelles) el pour les 

faire entendre, 
Pour pouvoir les prononcer, 

Ainsi nous, pareillement nous, à l'imitation de Jésus, 
Ainsi nous, qui sommes chair, nous devons en profiter, 
Profiter de ce que nous sommes charnels pour les 

conserver, pour les réchauffer, pour les nourrir en 

nous vivantes et charnelles, 
(Voilà ce que les anges mêmes ne connaissent pas, mon 

enfant, voilà ce qu'ils n'ont point éprouvé). 
Gomme une mère charnelle nourrit, et fomente sur son 

cœur son dernier-né. 
Son nourrisson charnel, sur son sein, 
Bien posé dans le pli de son bras. 
Ainsi, profitant de ce que nous sommes charnels, 
Nous devons nourrir, nous avons à nourrir dans notre 

cœur, 
De notre chair et de notre sang. 
De notre cœur. 
Les Paroles charnelles. 
Les Paroles éternelles, temporellement, charnellement 

prononcées. 
Miracle des miracles, mon enfant, mystère des mystères. 
Parce que Jésus-Christ est devenu notre frère charnel 
Parce qu'il a prononcé temporellement et charnellement 

les paroles éternelles. 
In monte, sur la montagne. 
C'est à nous, infirmes, qu'il a été donné. 
C'est de nous qu'il dépend, infirmes et charnels. 
De faire vivre et de nourrir et de garder vivantes dans 

le temps 

107 



le porche 

Ces paroles prononcées vivantes dans le temps. 

Mystère des mystères, ce privilège nous a été donné, 

Ce privilège incroyable, exorbitant, 

De conserver vivantes les paroles de vie. 

De nourrir de notre sang, de notre chair, de notre cœur 

Des paroles qui sans nous retomberaient décharnées. 



D'assurer, (c'est incroyable), d'assurer aux paroles éter- 
nelles 

En outre comme une deuxième éternité, 

Une éternité temporelle et charnelle, une éternité de 
chair et de sang. 

Une nourriture, une éternité de corps. 

Une éternité terrienne. 



Ainsi les paroles de Jésus, les paroles éternelles sont 

les nourrissonnes, les vivantes nourrissonnes de notre 

sang et de notre cœur 
De nous qui vivons dans le temps. 
Gomme la dernière des paysannes, si la reine dans son 

palais ne peut pas nourrir le dauphin 
Parce qu'elle manque de lait. 
Alors la dernière paysamie de la dernière paroisse peut 

être appelée au palais, 
Pourvu qu'elle soit une bonne nourrice. 
Et elle peut être appelée à nourrir un fils de France, 
Ainsi nous toutes enfants de toutes les paroisses 
Nous sommes appelées à nourrir la parole du fils de 

Dieu. 

io8 



DE LA DEUXIEME VERTU 



O misère, ô malheur, c'est à nous qu'il revient. 
C'est à nous qu'il appartient, c'est de nous qu'il dépend 
De la faire entendre dans les siècles des siècles. 
De la faire retentir. 



O misère, ô bonheur, c'est de nous qu'il dépend, 

Tremblement de bonheur, 

Nous qui ne sommes rien, nous qui passons sur terre 
quelques années de rien, 

Quelques pauvres années misérables, 

(Nous âmes immortelles), 

O danger, péril de mort, c'est nous qui sommes char- 
gées. 

Nous qui ne pouvons rien, qui ne sommes rien, qui ne 
sommes pas assurées du lendemain, 

Ni du jour même, qui naissons et mourons comme des 
créatures d'un jour. 

Qui passons comme des mercenaires, 

C'est encore nous qui sommes chargés, 

Nous qui le matin ne sommes pas sûres du soir, 

Ni même du midi, 

Et qui le soir ne sommes pas sûres du matin. 

Du lendemain matin, 

C'est insensé, c'est encore nous qui sommes chargées, 
c'est uniquement de nous qu'il dépend 

D'assurer aux Paroles une deuxième éternité 

Etemelle. 

Une perpétuité singulière. 

109 porche. — j 



le porche 

C'est à nous qu'il appartient, c'est de nous qu'il dépend 

d'assurer aux paroles 
Une perpétuité éternelle, une perpétuité charnelle, 
Une perpétuité nourrie de viande, de graisse et de sang. 



Nous qui ne sommes rien, qui ne durons pas, 

Qui ne durons autant dire rien 

(Sur terre) 

C'est insensé, c'est encore nous qui sommes chargées 

de conserver et de nourrir éternelles 
Sur terre 
Les paroles dites, la parole de Dieu. 



Mystère, danger, bonheur, malheur, grâce de Dieu, , 

choix unique, 

responsabilité effrayante, misère, grandeur de notre vie, 

nous créatures éphémères c'e?t-à-dire qui ne passons 
qu'un jour, 

qui ne durons qu'un jour, 

pauvres femmes viagères qui travaillons comme des 
mercenaires, 

qui ne s'arrêtent dans un pays que pour faire la mois- 
son seulement ou la vendange, 

qui s'embauchent pour une paye pour quinze jours 
trois semaines seulement, 

et qui aussitôt après repartent par la route, 

sur le chemin, 

tournent au coin des peupliers, 

110 



DE LA DEUXIEME VERTU 

nous simples voyageurs, pauvres voyageurs, fragiles 

voyageurs, 
voyageurs précaires, 
chemineaux éternels, 

qui entrons dans la vie et aussitôt qui sortons, 
comme des chemineaux entrent dans une ferme pour 

un repas seulement, 
pour une miche de pain et pour un verre de vin, 
nous débiles, nous fragiles, nous précaires, nous 

indignes, nous infirmes, 
nous autres bergères, nous légères, nous passagères, 

nous viagères, 
(mais non pas, nullement étrangères), 
grâce unique, (risque de quelle disgrâce?). 
Fragiles c'est de nous qu'il dépend que la parole éter- 
nelle 
Retentisse ou ne retentisse pas. 



Dans des cœurs charnels, voilà, mon enfant, ce que les 

anges ne connaissent pas, 
Autrement que par ouï-dire. 
Mais eux-mêmes ils ne l'ont pas éprouvé, 
Dans des cœurs charnels, dans des cœurs précaires, 

dans des cœurs viagers. 
Dans des cœurs qui se brisent 
Une parole est conservée, est nourrie 
Qui ne se brisera éternellement pas. 

Dans des cœurs fragiles une parole qui se retrouvera 
toujours. 

ni 



le porche 



C'est pour cela, mon enfant, pour cela même, 

(Tu t'y reconnais, tu t'y retrouves), 

C'est pour cela qu'il faut que France, que chrétienté 

continue ; 
Pour que la parole éternelle ne retombe pas morte dans 

un silence. 
Dans un vide charnel. 



C'est donc pour cela même, 

(Nous y revenons, mon enfant, tu reconnais le chemin), 

C'est précisément pour cela. 

C'est pour cela même, c'est juste pour cela, 

Que rien de tout cela. 

Et même rien de tout, 

(Ainsi, en cela, par cela, par le jeu de cela). 

Que absolument rien de tout 

Ne tient que par la jeune 

Espérance, 

Par celle qui recommence toujours et qui promet tou- 
jours. 

Qui garantit tout. 

Qui garantit demain à aujourd'hui et ce soir et ce midi 
à ce matin, 

El la vie à la vie et l'éternité même au temps. 



Par celle qui garantit, par celle qui promet au matin la 
journée 

112 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Tout entière, 

Au printemps l'année 

Tout entière, 
A l'enfance la vie 

Tout entière. 
Au temps l'éternité 

Tout entière, 
A la création Dieu même 

Tout entier. 

A la moisson le blé 

Tout entier, 
A la vigne le vin 

Tout entier. 
Au royaume le roi et au roi le royaume et ainsi le 

monde entier, et l'éternel et le temporel, et le spirituel 

et le charnel, 
Et la création et Dieu 
Tient (aisément) dans ses petites mains. 



Pour assurer cette perpétuité charnelle il faut que Dieu 

(Miracle, c'est le vase qui se brise, 

Qui se brise même perpétuellement. 

Et il ne se perd pas une goutte de la liqueur), 

Pour que la parole ne retombe pas inerte 

Gomme un oiseau mort il faut que Dieu 

L'une après l'autre crée ces créatures périssables, 

Ces hommes et ces femmes, 

(Qui deviendront des pécheurs et des saints), 

L'une après l'autre les paroisses et dans les paroisses 

ii3 



le porche 

(Miracle des miracles l'impérissable n'est sauvé de 

périr que par le périssable) 
(Et l'éternel n'est maintenu, n'est nourri éternel que par 

le temporel) 
Et dans les paroisses une fois fondées, mie fois créées, 
(Il faut que Lorraine, il faut que Toul, il faut que 

Vaucouleurs, il faut que Domremy continue), 
Dans les paroisses l'une après l'autre ces créatures 

périssables. 
L'une après l'autre ces âmes (immortelles) périssables. 
Et ces corps périssables et ces cœurs 
Pour nourrir vivante la parole impérissable. 



Il faut que Dieu les crée, l'une après l'autre il faut que 

Dieu en crée. Il faut qu'il en naisse. 
Ça c'est son affaire, c'est son office, on est sûr que c'est 

bien fait. 
Il y pourvoit, il y pourvoira éternellement. 
Mais ce qui est notre affaire, hélas, et notre office. 
Nous périssables créées, périssables créatures, 
Une fois créées, une fois nées, une fois baptisées. 
Une fois femmes et chrétiennes, 

Ce qui malheureusement dépend de nous, heureusement, 
L'une après l'autre c'est de nourrir la parole vivante. 
C'est de nourrir un temps la parole éternelle. 
Après tant d'autres, avant tant d'autres. 
Depuis qu'elle fut dite. 
Jusqu'au seuil du Jugement. 



"4 



DE LA DEUXIEME VERTU 

In saecnla saeculorum. 
Dans les siècles des siècles. 
De génération en génération. 
Depuis le commencement des siècles. 
Jusqu'à la consommation des siècles 
De la terre. 



Comme au seuil de l'église le dimanche et les jours 

de fête, 
Quand on va à la messe, 
Ou dans les enterrements. 
On se passe, on se donne l'eau bénite de la main à 

la main, 
De proche en proche, l'une après l'autre, 
Directement de la main à la main ou un morceau de 

buis bénit trempé dans l'eau bénite. 
Pour faire le signe de la croix soit sur soi-même vivant, 

sur nous-mêmes soit sur le cercueil de celui qui 

est mort, 
De sorte que le même signe de la croix est comme 

porté de proche en proche par la même eau, 
Par le ministère, par l'administration de la même eau, 
L'vme après l'autre sur les mêmes poitrines et sur les 

mêmes cœurs. 
Et sur les mêmes fronts, 

Et jusque sur les cercueils des mêmes corps défunts, 
Ainsi de mains en mains, de doigts en doigts. 
Du bout du doigt au bout du doigt les générations 

éternelles, 
Qui éternellement vont à la messe, 

ii5 



le porche 

Dans les mêmes poitrines, dans les mêmes cœurs 

jusqu'à l'enterrement du monde, 
Se relayant, 
Dans la même espérance se passent la parole de Dieu. 

Par le ministère, par l'administration de la même 
espérance. 

Par celle qui garantit, par celle qui promet, par celle 

qui contient d'avance. 
Par celle qui promet à l'éternité 

Un temps. 
A l'esprit 

Une chair. 
A Jésus 

Une Église. 
A Dieu même 

Une création, (sa création, la création). 
Renversement, singulier renversement, renversement 

insensé, 
Par celle qui promet à l'éternel 

Un temporel. 
Au spirituel 

Un charnel. 
A la Nourriture 

Une nourriture. 
A la Vie 

Une vie. 
Renversement c'est comme si 
elle promettait 
à la vie l'enfance, 

ii6 



DE LA DEUXIEME VERTU 



à l'année le printemps, 
à la journée le matin. 



Comme les fidèles se passent de main en main l'eau 

bénite, 
Ainsi nous fidèles nous devons nous passer de cœur en 

cœur la parole de Dieu. 
De main en main, de cœur en cœur nous devons nous 

passer la divine 
Espérance. 



Il ne suffit pas que nous ayons été créées, que nous 
soyons nées, que nous ayons été faites fidèles. 

Il faut, il dépend de nous que femmes et fidèles, 

Il dépend de nous chrétiennes 

Que l'éternel ne manque point de temporel, 

(Singulier renversement), 

Que le spirituel ne manque point du charnel, 

Il faut tout dire, c'est incroyable : que l'éternité ne 
manque point d'un temps, 

Du temps, d'un certain temps. 

Que l'esprit ne manque point de chair. 

Que l'âme pour ainsi dire ne manque point de corps. 

Que Jésus ne manque point d'Eglise, 

De son Église. 

Il faut aller jusqu'au bout : Que Dieu ne manque point 
de sa création. 



117 porche. — 7. 



le porche 

C'est-à-dire il dépend de nous 

Que l'espérance ne mente pas dans le monde. 



C'est-à-dire, il faut le dire, il dépend de nous 

Que le plus ne manque pas du moins, 

Que l'infiniment plus ne manque pas de l'inflniment 

moins, 
Que l'inflniment tout ne manque pas de l'infiniment rien. 



Il dépend de nous que l'infini ne manque pas du fini. 
Que le parfait ne manque pas de l'imparfait. 



C'est une gageure, il manque de nous, il dépend de 

nous 
Que le grand ne manque pas du petit. 
Que le tout ne manque pas d'une partie. 
Que l'infiniment grand ne manque pas de l'infiniment 

petit. 
Que l'éternel ne manque pas du périssable. 

Il manque de nous, (c'est une dérision), il manque de 

nous que le Créateur 
Ne manque pas de sa créature. 



Et comme le dernier jour il y aura un grand signe de 
croi?c sur le cercueil du monde. 

lia 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Parce que ce sera le dernier enterrement. 

Ainsi le dernier jour il y aura un grand signe de croix 

de bénédiction. 
Parce que ce sera l'accomplissement, 
Le couronnement de l'espérance. 



Grâce unique, un infirme, une créature infirme porte 

Dieu. 
Et Dieu peut manquer de cette créature. 
Elle peut manquer dans son compte et dans son 

recensement. 
Quand il compte ses brebis, manquer à son amour et 

à son être même, 
Faire mentir son espérance. 



Car il y a le couronnement d'épines mais il y a 
Le couronnement de l'espérance 



Qui est le couronnement des rameaux d'un arbre sans 
épines. 



Jésus-Christ, mon enfant, n'est pas venu pour nous 
conter des fariboles, 

^9 



le porche 



Pendant le peu de temps qu'il avait. 

Qu'est-ce que trois ans dans la vie d'un monde. 

Dans l'éternité de ce monde. 

Il n'avait pas de temps à perdre, il n'a pas perdu son 

temps à nous conter des fariboles et à nous donner 

des charades à deviner. 
Des charades très spirituelles. 
Très ingénieuses. 
Des devinettes de sorcier. 
Avec des mots à double entente et des malices et de 

misérables finesses de finasseries. 
Non, il n'a pas perdu son temps et sa peine, 
Il n'avait pas le temps, 

Ses peines, sa grande, sa très grande peine. 
Il n'a pas perdu, il n'a pas dépensé tout cela, tout son 

être, tout. 
Il ne s'est pas dépensé, tout, lui-même, il n'a pas fait 

cette énorme, cette effroyable dépense 
De soi, de son être, (de) tout, 

Pour venir après ça, avec ça, moyennant ça, à ce prix, 
Pour venir à ce prix-là nous donner de la tablature 
A déchiffrer. 
Des malices, de pauvres niaiseries, des quiproquos, des 

roueries spirituelles comme un devin de village. 
Gomme un farceur de campagne. 
Comme un saltimbanque ambulant, un charlatan dans 

sa voiture. 
Comme le malin du bourg, comme le gars le plus malin 

au cabaret. 



130 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Mais quand le Fils de Dieu, mon enfant, s'est dérangé 

du Ciel et de la droite de son Père. 
Quand il s'est dérang-é d'être assis à la droite. 
11 n'a point fait, il n'a point fourni cette grande 

dépense. 
Il n'a point fait ce grand dérangement pour venir nous 

conter des balivernes 
De quatre sous. 
Des paroles en l'air. 

Et des emberlificotages à n'y rien comprendre. 
Mais, à ce prix-là, il est venu nous dire ce qu'il avait à 

nous dire. 
N'est-ce pas. 
Tout tranquillement. 
Tout simplement, tout honnêtement. 
Tout directement. Tout premièrement. 
Tout ordinairement. 

Comme un honnête homme parle à un honnête homme. 
D'homme à hommes. 
Il ne s'est pas amusé à entortiller tout ça. 
Il avait quelque chose à nous dire, il nous a dit ce qu'il 

avait à nous dire. 
Il ne nous a pas dit autre chose. 
Et il ne nous l'a pas dit autrement qu'il n'avait à nous 

le dire. 
Comme il avait à dire, il a parlé. 
Ce sont les imbéciles qui font le malin. 
Et qui cherchent toujours midi à quatorze heures. 
Toi quand ta mère t'envoie faire une commission chez 

le boulanger, 
Quand tu vas chez le boulanger, 

121 



le porche 

Tu ne te mets pas tout d'un coup à raconter des choses 
extraordinaires au boulanger. 

Tu fais ta commission et puis tu t'en reviens. 

Tu pi-ends ton pain, tu payes, et tu t'en vas. 

Lui c'est la même chose il est venu pour nous faire ime 
commission. 

Il avait une commission à nous faire de la part de son 
père. 

Il nous a fait sa commission et il s'en est retourné. 

Il est venu, il a payé, (quel prix!), et il s'en va. 

Il ne s'est pas mis à nous raconter des choses extra- 
ordinaires. 

Rien n'est aussi simple que la parole de Dieu. 

Il ne nous a dit que des choses fort ordinaires. 

Très ordinaires. 

L'incarnation, le salut, la rédemption, la parole de Dieu. 

Trois ou quatre mystères. 

La prière, les sept sacrements. 

Rien n'est aussi simple que la grandeur de Dieu. 

Il nous a parlé sans détours ni embarbouillements. 

Il ne faisait pas des manières, des embarbouillages. 

Il parlait tout uniment, comme un simple homme, tout 
crûment, comme un homme dans le bourg, 

Un homme dans le village. 

Gomme un homme dans la rue qui ne cherche pas ses 
mots et qui ne fait pas des embarras. 

Pour causer. 

Aussi, soit qu'il nous parlât et qu'il nous ait parlé direc- 
tement, 

Soit qu'il nous ait parlé par paraboles, 

Que nous nommons en latin des similitudes. 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Puisqu'il n'était point venu pour nous dire des fariboles, 

Puisque toujours il nous a parlé directement et pleine- 
ment 

Au pied de la lettre, 

Au ras du mur. 

Toujours aussi en réponse nous aussi nous devons 
l'écouter et l'entendre au pied de la lettre. 

Directement et pleinement au pied du mur. 

Notre frère, notre grand Frère ne nous a point trompés 
pour le plaisir de faire le malin. 

Nous ne devons point le tromper pour le plaisir de faire 
les Jacques. 

Et c'est le tromper que de chercher des malices là où il 
n'en a point mis. 

Que d'entendre, que de chercher, que de vouloir 
entendre ; que d'imaginer ; 

Que de travailler; 

Que d'entendre sa parole autrement qu'il ne l'a dite. 

Que d'écouter même autrement qu'il n'a parlé. 

C'est même la plus grave tromperie que nous puissions 
lui faire. 

Que de le recevoir autrement, contrairement qu'il ne 
s'est donné. 

C'est la plus grave injure, peut-être la seule injure que 
nous puissions lui faire. 



W3 



le porche 

Une couronne a été faite une fois : c'était une couronne 

d'épines. 
Et le front et la tête ont saigné sous celte couronne de 

dérision. 
Et le sang perlait par gouttes et le sang s'est collé dans 

les cheveux. 

Mais une couronne aussi a été faite, une mystérieuse 

couronne. 
Une couronne, un couronnement éternel. 
Toute faite, mon enfant, toute faite de souples rameaux 

sans épines. 
De rameaux bourgeonneux, de rameaux de fin mars. 
De rameaux d'avril et de mai. 

De rameaux flexibles et qui se tressent bien en couronne. 
Sans une épine. 

Bien obéissants, bien conduits sous le doigt. 
Une couronne a été faite de bourgeons et de boutons. 
De bourgeons de fleurs comme un beau pommier, de 

bourgeons de feuilles, de bourgeons de branches. 
De bourgeons de rameaux. 

De boutons de fleurs pour les fleurs et pour les fruits. 
Toute bourgeonnante, toute boutonnante une couronne 

a été faite 
Mystérieuse. 

Toute éternelle, toute en avance, toute gonflée de sève. 
Toute embaumée, toute fraîche aux tempes, toute tendre 

et embaumante. 
Toute faite pour aujourd'hui, pour en avant, pour 

demain. 
Pour éternellement, pour après-demain. 

ia4 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Toute faite de pointes menues, de pointes tendres, de 

commencements de pointes. 
Feuillues, fleuries d'avance, 

Qui sont les pointes des bourgeons, tendres, fraîches. 
Et qui ont l'odeur et qui ont le goût de la feuille et de 

la fleur. 
Le goût de la pousse, le goût de la terre. 
Le goût de l'arbre. 
Et par avance le goût du fruit. 
D'automne. 
Pour calmer le pauvre front battant de fièvre, chargé de 

fièvre, 
Afin de rattraper, afin de revaloir le couronnement de 

dérision. 
Pour adoucir, pour apaiser, pour calmer, afin de rafraî- 
chir les tempes battantes. 
Les tempes fiévreuses. 
Le front ardent, le front fiévreux. 
Lourd de fièvre, les tempes chaudes, la migraine et 

l'injure, et le mal de tête et pour calmer la dérision 

même. 
Pour apaiser, pour embaumer, pour étancher le sang 

qui se collait dans les cheveux 
Une couronne aussi a été faite, une couronne de sève, 

une couronne éternelle. 
Et c'est la couronne, le couronnement de l'espérance. 



Gomme une mère fait un diadème de ses doigts allongés, 
des doigts conjoints et aff"rontés de ses deux mains 
fraîches 

125 



le porche 

Autour du front brûlant de son enfant 

Pour apaiser ce front brûlant, cette fièvre, 

Ainsi une couronne éternelle a été tressée pour apaiser 

le front brûlant. 
Et c'était une couronne de verdure. 
Une couronne de feuillage. 



Il faut avoir confiance en Dieu mon enfant. 
Il faut avoir espérance en Dieu. 
Il faut faire confiance à Dieu. 
Il faut faire crédit à Dieu. 



Il faut avoir cette confiance en Dieu d'avoir espérance 

en lui. 
Il faut faire cette confiance à Dieu d'avoir espérance 

en lui. 
Il faut faire ce crédit à Dieu d'avoir espérance en lui. 



Il faut faire espérance à Dieu. 



Il faut espérer en Dieu, il faut avoir foi en Dieu, c'est 

tout un, c'est tout le même. 
Il faut avoir cette foi en Dieu que d'espérer en lui. 
Il faut croire en lui, qui est d'espérer. ^ 

126 



DE LA DEUXIEME VERTU 



Il faut avoir confiance en Dieu, il a bien eu confiance en 
nous. 

Il faut faire confiance à Dieu, il nous a bien fait confiance 
à nous. 

Il faut faire espérance à Dieu, il nous a bien fait espé- 
rance à nous. 

Il faut faire crédit à Dieu, il nous a bien fait crédit à 
nous. 

Quel crédit. 

Tous les crédits. 

Il faut faire foi à Dieu, il nous a bien fait foi à nous. 



Singulier mystère, le plus mystérieux, 

Dieu a pris les devants. 

Ou plutôt ce n'est pas un mystère, propre, ce n'est pas 

un mystère particulier, c'est un mystère qui porte sur 

tous les mystères. 
C'est un redoublement, c'est un agrandissement à l'in- 
fini de tous les mystères. 
C'est un miracle. Un miracle perpétuel, un miracle 

d'avance, Dieu a pris les devants, un mystère de tous 

les mystères. Dieu a commencé. 
Un miracle de tous les mystères, singulier, mystérieux 

retournement de tous les mystères. 
Tous les sentiments, tous les mouvements que nous 

devons avoir pour Dieu, 
Dieu les a eus pour nous, il a commencé de les avoir 

pour nous. 



le porche 

Singulier retournement qui court au long de tous les 
mystères, 

Et les redouble, et les agrandit à l'infini. 

Il faut avoir confiance en Dieu, mon enfant, il a bien eu 
confiance en nous. 

Il nous a fait cette confiance de nous donner, de nous 
confier son fils unique. 

(Hélas hélas pour ce que nous en avons fait). 

Retournement de tout c'est Dieu qui a commencé. 

C'est Dieu qui nous a fait crédit, qui nous a fait con- 
fiance. 

Qui nous a fait créance, qui a eu foi en nous. 

Cette confiance sera-t-elle mal placée, sera-t-il dit que 
cette confiance aura été mal placée. 



Dieu nous a fait espérance. Il a commencé. Il a espéré 

que le dernier des pécheurs, 
Que le plus infime des pécheurs au moins travaillerait 

quelque peu à son salut, 
Si peu, si pauvrement que ce fût. 
Qu'il s'en occuperait un peu. 
Il a espéré en nous, sera-t-il dit que nous n'espérerons 

pas en lui. 
Dieu a placé son espérance, sa pauvre espérance en 

chacun de nous, dans le plus infime des pécheurs. 

Sera-t-il dit que nous infimes, que nous pécheurs, ce 

sera nous qui ne placerions pas notre espérance en 

lui. 



ia8 



DE LA DEUXIEME VERTU 



Dieu nous a confié son fils, hélas hélas, Dieu nous a 
confié notre salut, le soin de notre salut. 11 a fait 
dépendre de nous et son Fils et notre salut et ainsi 
son espérance même ; et nous ne mettrions pas notre 
espérance en lui. 



Mystère des mystères, portant sur les mystères mêmes, 

Il a mis en nos mains, en nos faibles mains, son espé- 
rance éternelle. 

En nos mains passagères. 

En nos mains pécheresses. 

Et nous, nous pécheurs, nous ne mettrions pas notre 
faible espérance 

En ses éternelles mains. 



La parole de Dieu n'est point un écheveau embrouillé. 
C'est un beau fil de laine qui s'empelotte autour du 

fuseau. 
Comme il nous a parlé, ainsi nous devons l'écouter. 
Comme il a parlé à Moïse. 
Comme il nous a parlé par Jésus. 
Comme il nous a parlé tout ainsi nous devons l'entendre. 



Or, mon enfant, s'il en est ainsi, si c'est ainsi que nous 

devons entendre Jésus. 
Que nous devons entendre Dieu. 

129 



le porche 

Littéralement. 

Au pied de la lettre. 

Rigoureusement, simplement, pleinement, exactement, 

sainement. 
Au ras du mur. 

Alors mon enfant quel tremblement, quel commande- 
ment d'espérance. 
Quelle ouverture, quel saisissement d'espérance. Quel 

écrasement. Les paroles sont là. 
Il n'y a pas à ratiociner, quelle ouverture sur la pensée 

de Dieu. 
Sur la volonté de Dieu. 
Sur les intentions, (dernières), de Dieu. 
Abîme d'espérance, quelle ouverture, quel éclair, quelle 

foudre, quelle avenue. 
Quelle entrée. 
Paroles irrévocables, quelle ouverture sur l'Espérance 

même de Dieu. 
Dieu a daigné espérer en nous. Espérer que nous. 
Révélation, quelle révélation incroyable. Sic non est. 

Ainsi n'est pas 
Espoir incroyable, espoir inespéré Ainsi n'est pas 
Voluntas ante Patrem vestrum, la volonté devant votre 

Père, 
Qui in cœlis est. Qui est aux deux. 
Ut pereat. Que périsse 
Unus. Un seul 
De ces petits. De pusillis istis. 



i3o 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Et il leur fit cette parabole, disant : 
Quel homme de vous, qui a cent brebis; 
(Ceci est selon saint Luc) ; 
Et s'il en perd une, 

Est-ce qu'il ne renvoie pas, (ne laisse pas), les quatre- 
vingt-dix-neuf dans le désert. 
Et ne va pas à celle-là, 

Quae perierat, qui était périe, qui avait péri. 

C'était fait. 

Jusqu'à ce qu'il la trouve ? 

Et quand il l'a trouvée, 

Il la place sur ses épaules se réjouissant; 

(Il la pose) sur ses épaules. 

Et venant à la maison, il convoque, (il appelle), ses amis 
et ses voisins, leur disant : 

Réjouissez-vous, (félicitez-vous), avec moi, parce que j'ai 
trouvé ma brebis qui avait péri ? 



Je vous le dis, 

Qu'il y aura autant de joie dans le ciel 
Sur un pécheur faisant pénitence. 

Que sur quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas 
besoin de pénitence. 

i3i 



le porche 



Or qu'est-ce que la pénitence, mon enfant, qu'est-ce 

qu'il y a donc dans la pénitence. Quelle est donc cette 

vertu secrète de la pénitence. 
Mon enfant c'est singulier, c'est étrange, c'est inquiétant. 
Qu'est-ce qu'il y a donc d'extraordinaire dans cette 

pénitence. 
Gomnae c'est inquiétant. 
Quelle est cette vertu, ce secret, qu'est-ce qu'il faut 

donc qu'il y ait de si extraordinaire, 
Dans la pénitence, 

pour que ce pécheur. 
Pour que un vaille cent, ou enfin quatre-vingt-dix-neuf, 
(Pour compter juste). 
Pour que ce pécheur vaille autant. 
Pour que ce pécheur, ce seul pécheur qui fait pénitence 

vaille autant, réjouisse, fasse autant de joie dans le 

ciel que quatre-vingt-dix-neuf justes qui n'ont pas 

besoin de pénitence. 
Et pour que cette brebis égarée fasse tant de joie au 

pasteur, 
Au bon pasteur. 
Qu'il en laisse dans le désert, in deserto, dans un endroit 

abandonné, 
Les quatre-vingt-dix-neuf qui ne s'étaient point égarées. 
En quoi, quel est donc ce mystère. 
En quoi un peut-il valoir quatre-vingt-dix-neuf. 
Ne sommes-nous pas tous enfants de Dieu. Également 

sur le même pied. 
En quoi, comment, pourquoi une brebis vaut-elle 

quatre-vingt-dix-neuf brebis. 

l32 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Et surtout pourquoi c'est justement celle qui s'est égarée, 
qui avait péri, qui vaut justement les quatre-vingt- 
dix-neuf autres, les quatre-vingt-dix-neuf qui ne 
s'étaient pas égarées. 

Pourquoi, quel est ce mystère, quel est ce secret, c'est 
suspect, comment, pourquoi, en quoi une âme vau- 
drait-elle quatre-vingt-dix-neuf âmes, c'est un peu fort. 

C'est tout de même un peu fort, quand on y pense. 

Quelle est cette manigance. 

C'est justement cette âme qui était perdue, qui avait 
péri, qui vaut autant, qui fait autant de joie dans le 
ciel que ces quatre-vingt-dix-neuf autres. 

Que ces quatre-vingt-dix-neuf qui ne s'étaient point 
égarées. 
Jamais. 

Qui ne s'étaient point perdues, qui n'avaient point péri. 
Jamais. 

Qui étaient demeurées fermes. 

C'est injuste. Quelle est cette invention, cette nouvelle 
invention. 

C'est injuste. Voilà une âme, (et c'est justement celle 
qui s'était perdue), qui vaut autant, qui compte autant, 
qui réjouit autant que ces quatre-vingt-dix-neuf 
malheureuses qui étaient demeurées constantes. 

Pourquoi ; en quoi ; comment. Voilà un qui pèse autant 
dans la balance de Dieu que quatre-vingt-dix-neuf. 

Qui pèse autant ? Peut-être qui pèse plus. En secret. On 
ne sait jamais. J'ai bien peur. Secrètement on a l'im- 
pression qu'il pèse plus, quand on lit cette parabole. 

Donc voilà un pécheur, disons-le, qui pèse au moins 
autant que quatre-vingt-dix-neuf justes. 

l33 porche. —8 



le porche 

Qui pèse même peut-être plus. On ne sait jamais. Quand 

une fois on est entré dans l'injustice. 
On ne sait plus où l'on va. 
Disons le mot voilà un infidèle, il faut le dire, il ne faut 

pas avoir peur du mot. 
Qui vaut plus que cent, que quatre-vingt-dix-neuf 

fidèles. Quel est ce mystère. 
Quelle serait donc cette vertu extraordinaire de la 

pénitence. 
Qui passerait cent fois la fidélité même. 
Il ne faut pas nous en conter. Nous savons très bien 

ce que c'est que la pénitence. 
Un pénitent c'est un monsieur qui n'est pas très fier de 

soi. 
Qui n'est pas très fier de ce qu'il a fait. 
Parce que ce qu'il a fait, il faut le dire, c'est le 

péché. 
Un pénitent c'est un monsieur qui a honte de soi et de 

son péché. 
De ce qu'il a fait. 
Qui voudrait bien se terrer. 
Surtout qui voudrait bien ne pas l'avoir fait. 

Jamais. 
Se cacher, se sauver de la face de Dieu. 
Et qu'est-ce aussi que cette drachme qui vaut neuf 

drachmes, à elle toute seule. 
Qu'est-ce qu'elle vient faire. 
Et pourtant c'est celui-là, nul autre, c'est cette brebis, 

c'est ce pécheur, c'est ce pénitent, c'est cette âme 
Que Dieu, que Jésus rapporte sur ses épaules, aban- 
donnant les autres. 

i34 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Enfin je veux dire (seulement) les laissant pendant ce 
temps à elles-mêmes. 

La pénitence, nous le savons, ça n'est déjà pas si bril- 
lant que ça. 

Ça n'est pas si reluisant. 

(Il est vrai que Dieu ne quitte jamais personne). 

C'est un sentiment honteux, je veux dire un sentiment 
d'une honte. 

D'une honte légitime et due. 

En somme c'est un acte honteux. 

La pénitence ça n'est déjà pas si malin que ça. Alors 
quoi. 

Non seulement ce pénitent en vaut un autre, non seule- 
ment il vaut un juste, ce qui serait déjà un peu 
raide. 

Mais il en vaut quatre-vingt-dix-neuf, il en vaut cent, il 
vaut tout le troupeau. 

Autant dire. 

Dans le besoin on sent qu'il vaudrait plus et qu'on 
l'aimerait davantage 
Dans le secret du cœur. 
Dans le secret du coeur éternel. Alors quoi. 

Mon enfant, mon enfant, tu le sais, quoi. C'est juste- 
ment cela. 

C'est qu'elle avait péri ; et qu'elle a été trouvée. 

C'est qu'elle était morte ; et qu'elle a revécu. 

C'est qu'elle était morte et qu'elle est ressuscilée. 



Puisqu'il faut tout prendre au pied de la lettre, mon 
enfant, 

i35 



le porche 

Littéralement comme Jésus était mort et est ressuscité 

d'entre les morts, 
Ainsi cette brebis était perdue, ainsi cette brebis était 

morte, 
Ainsi cette âme était morte et de sa propre mort elle 

est ressuscitée d'entre les mortes. 



Elle a fait trembler le cœur même de Dieu. 

Du tremblement de la crainte et du tremblement de 

l'espoir. 
Du tremblement même de la peur. 
Du tremblement d'une inquiétude 
Mortelle. 

Et en suite, et ainsi, et aussi 

De ce qui est lié à la crainte, à la peur, à l'inquiétude. 
De ce qui suit la crainte, la peur, l'inquiétude. 
De ce qui marche avec elles, de ce qui est lié à la 

crainte, à la peur, à l'inquiétude 
D'une liaison indéliable, d'tme liaison indéfaisable. 
Temporelle, éternelle, d'un indéfaisable lien 
Elle a fait trembler le cœur de Dieu 
Du tremblement même de l'espérance. 
Elle a introduit au cœur même de Dieu la théologale 
Espérance. 



Voilà, mon enfant, quel secret. Voilà quel mystère. 
Voilà quelle grandeur, (cachée), quelle source in- 
croyable de grandeur il y a dans cette pénitence. 

i36 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Dans cette honteuse pénitence. Secrètement, publique- 
ment honteuse et réellement 

Peut-être la plus glorieuse de toutes. C'est qu'une péni- 
tence de l'homme 

Est un couronnement d'une espérance de Dieu. 



Cette honteuse pénitence, honteuse de soi, et qui ne sait 

où se cacher, 
Où cacher sa tête, honteuse, sa tête rouge de honte, 

pourpre de honte, 
Sa tête couverte de cendre et de terre, 
En signe de honte et de repentir. 
Où cacher sa honte et son péché. 
Mais Dieu n'a point honte d'elle. 
Car l'attente de cette pénitence. 
L'attente anxieuse, l'espérance de cette pénitence 
A fait jouer l'espérance au cœur de Dieu, 
A fait surgir un sentiment nouveau. 
Presque inconnu, comme inconnu, je sais bien ce que 

je veux dire, 
A fait sourdre, a fait battre un sentiment comme 

inconnu au cœur même de Dieu. 
Au cœur comme nouveau. 
D'un Dieu comme nouveau. Je m'entends, je sais ce que 

je veux dire. 
D'un Dieu éternellement nouveau. 



Et cette pénitence même 

A été pour lui, en lui, le couronnement d'une espérance 

l37 porche. — 8. 



le porche 



Car tous les autres Dieu les aime en amour. 

Mais cette brebis Jésus l'a aimée aussi en espoir. 

Et tous les autres, tout le monde Dieu nous aime en 

charité. 
Mais le pécheur il y a eu un jour où Dieu l'a aimé en 

espérance. 



Il faut tout prendre au pied de la lettre, mon enfant. 
Dieu a espéré, Dieu a attendu de lui. 

Dieu, qui est tout, a eu quelque chose à espérer, de lui, 
de ce pécheur. De ce rien. De nous. Il a été mis, à ce 
point, il s'est mis à ce point, sur ce pied d'avoir à 
espérer, à attendre de ce misérable pécheur. 



Telle est la force de vie de l'espérance, mon enfant, 
La force de vie, la promesse, la vie, la force de vie et 

de promesse qui source au cœur de l'espérance 
Et qui rejaillit dans la pénitence même, 
Dans la basse pénitence. 

Telle la force unique de sève au cœur d'un chêne. 



Nous sommes tous enfants de Dieu, mon enfant, égale- 
ment; sur le même pied. 

Jl faut tout entendre au pied de la lettre, mon enfant, 

ï38 



DE LA DEUXIEME VERTU 

littéralement cette âme qui a fait jouer l'espérance de 
Dieu, qui a couronné l'espérance de Dieu 

Comme Jésus morte (plus morte que Jésus) de sa propre 
mort est ressuscitée d'entre les mortes. 

(Plus morte que Jésus, infiniment plus morte, éternelle- 
ment plus morte, car elle était morte de la mort 
éternelle). 

Gomme Jésus elle est ressuscitée d'entre les morts. 

Et comme nous sonnons nos Pâques à toute volée pour 
célébrer la résurrection de Jésus, 

Christ est ressuscité! 

Ainsi Dieu pour chacune âme qui se sauve sonne pour 
nous des Pâques éternelles. 

Et il dit : Je l'avais bien dit. 



Singulier renversement, singulier retournement, c'est le 

monde à l'envers. 
Vertu de l'espérance. 

Tous les sentiments que nous devons avoir pour Dieu, 
C'est Dieu qui a commencé de les avoir pour nous. 
C'est lui qui s'est mis à ce point, sur ce pied, qui y a 

été mis, qui a souffert d'y être mis, à ce point, sur ce 

pied, de commencer de les avoir pour nous. 
Singulière vertu de l'espérance, singulier mystère, elle 

n'est pas une vertu comme les autres, elle est une 

vertu contre les autres. 
Elle prend le contre-pied de toutes les autres. Elle 

s'adosse pour ainsi dire aux autres, à toutes les autres, 

l39 



le porche 

Et elle leur tient tête. A toutes les vertus. A tous les 

mystères. 
Elle les remonte pour ainsi dire, elle va à contre courant. 
Elle remonte le courant des autres. 
Elle n'est point une esclave, cette enfant est une forte 

tête. 
EUe réplique pour ainsi dire à ses sœurs; à toutes les 

vertus, à tous les mystères. 
Quand ils descendent elle remonte, (c'est très bien fait), 
Quand tout descend seule elle remonte et ainsi elle les 

double, elle les décuple, elle les agrandit à l'infini. 



C'est elle qui a fait ce renversement, ce retournement 

le plus fort de tout, 
(C'est peut-être ce qu'elle a fait de plus fort), 
(Qui eût cru que tant de pouvoir, qu'un pouvoir 

suprême était donné à cette petite 
Espérance) 
Ce retournement que tout ce que nous devons faire 

pour Dieu, 
C'est Dieu qui prend les devants, qui commence de le 

faire pour nous. 
Tout ce que nous devons lui dire, lui faire, faire envers 

lui. 
Et tout ce que nous devons avoir pour Dieu, 
C'est Dieu qui commence par l'avoir pour nous. 



Celui qui aime se met, par cela même, 
i4o 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Par cela seulement, dès par cela dans la dépendance, 
Celui qui aime tombe dans la servitude de celui qui est 

aimé. 
C'est l'habitude, c'est la loi commune. 
C'est fatal. 
Celui qui aime tombe, se met sous la servitude, sous 

un joug de servitude. 
Il dépend de celui qu'il aime. 
C'est pourtant cette situation-là, mon enfant, que Dieu 

s'est faite, en nous aimant. 
Dieu a daigné espérer en nous, puisqu'il a voulu 

espérer de nous, attendre de nous. 
Situation misérable, (en) récompense de quel amour, 
Gage, rançon de quel amour. 
Singulière récompense. Et qui était dans la condition, 

dans l'ordre même, dans la nature de cet amour. 
Il s'est mis dans cette singulière situation, retournée, 

dans cette misérable situation que c'est lui qui 

attend de nous, du plus misérable pécheur. 
Qui espère du plus misérable pécheur. 
Qui ainsi dépend du plus misérable pécheur. 
Et nous. 
Voilà où il s'est laissé conduire, par son grand amour, 

voilà où il s'est mis, où il a été mis, où enfin il s'est 

laissé mettre. 
Voilà où il en est, où il est. 
Où nous devons être, c'est lui qui s'est mis, 
A ce point, sur ce pied. 
Qu'il a à craindre, à espérer, enfin à attendre du 

dernier des hommes. 
Qu'il est aux mains du dernier des pécheurs. 

i4i 



le porche 

(Maïs le corps de Jésus, dans toute église, n'est-il pas 
aux mains du dernier des pécheurs. 

A la merci du dernier des soldats) 

Qu'il a à redouter, tout, de nous. 

(Qu'il ait à redouter, c'est déjà trop, c'est déjà tout), 

(Si peu que ce fût, et ici c'est tout) 

(Si peu que ce fût, quand ce ne serait presque rien, rien 
pour ainsi dire) 

Telle est la situation où Dieu par la vertu de l'espé- 
rance 

Pour faire le jeu de l'espérance. 

S'est laissé mettre 

En face du pécheur. 

Il craint de lui, puisqu'il craint pour lui. 

Tu comprends, je dis : Dieu craint du pécheur, puis- 
qu'il craint pour le pécheur. 

Quand on craint pour quelqu'un, on craint de ce quel- 
qu'un. 

C'est à cette loi commime que Dieu s'est laissé mettre. 

Et soumettre. 

A ce niveau commun. 

C'est à cette loi commune qu'il a souffert d'être mis. 

Il faut qu'il attende le bon plaisir du pécheur. 

Il s'est mis sur ce pied. 

Il faut qu'il espère dans le pécheur, en nous. 

Il faut, c'est insensé, il faut qu'il espère que nous nous 
sauvions. 

11 ne peut rien faire sans nous. 

Il faut qu'il écoute nos fantaisies. 

Il faut qu'il attende que monsieur le pécheur veuille 
bien un peu penser à son salut. 

143 



1 



DE LA DEUXIEME VERTU 



Voilà la situation que Dieu s'est faite. 

Celui qui aime tombe sous la servitude de celui qui est 

aimé. 
Par là même. 
Celui qui aime tombe sous la servitude de celui qu'il 

aime. 
Dieu n'a pas voulu échapper à cette loi commune. 
Et par son amour il est tombé dans la servitude du 

pécheur. 



Retournement de la création, c'est la création à l'envers. 

Le Créateur à présent dépend de sa créature. 

Celui qui est tout s'est mis, a souffert d'être mis, s'est 
laissé mettre sur ce niveau. 

Celui qui est tout dépend, attend, espère de ce qui n'est 
rien. 

Celui qui peut tout dépend, attend, espère de ce qui ne 
peut rien, 

(Et qui peut tout, hélas, car on lui a tout remis. 

On lui a tout confié. 

On lui a tout donné, 

On lui a tout remis, en mains, dans ses mains péche- 
resses. 

En confiance. 

En espérance, 

On lui a tout permis. 

En toute confiance. 

On lui a. remis, on lui a permis son propre salut, le 
corps de Jésus, l'espérance de Dieu. 

i43 



le porche 

Dieu s'est mis sur ce pied. Comme la plus misérable 

créature a pu librement 
Souffleter librement la face de Jésus, 
Ainsi la dernière des créatures peut faire mentir Dieu 
Ou lui faire dire vrai. 
Effrayante remise. 

Effrayant privilège, effrayante responsabilité. 
Comme Jésus dans les siècles des siècles a remis son 

corps 
Dans les pauvres églises 
A la discrétion du dernier des soldats, 
Ainsi Dieu dans les siècles des siècles a remis son 

espérance 
A la discrétion du dernier des pécheurs. 
Comme la victime se rend aux mains du bourreau, 

Ainsi Jésus s'est livré en nos mains. 
Comme la victime se livre au bourreau, 

Ainsi Jésus s'est livré à nous. 
Et comme le prisonnier se livre au gardien de prison, 

Ainsi Dieu s'est livré à nous. 
Comme le dernier des misérables a pu souffleter Jésus, 

Et il fallait qu'il en fût ainsi, 
Ainsi le dernier des pécheurs, un malheureux infirme. 
Le plus infime des pécheurs peut faire avorter, peut 

faire aboutir 

Une espérance de Dieu ; 
Le plus infime des pécheurs peut découronner, peut 

couronner 
Une espérance de Dieu. 



i44 



DE LA DEUXIEME VEïlTU 



Et c'est de nous que Dieu attend 
Le couronnement ou le découronnement d'une espé- 
rance de lui. 



Effrayant amour, effrayante charité, 

Effrayante espérance, responsabilité vraiment effrayante, 

Le Créateur a besoin de sa créature, s'est mis à avoir 

besoin de sa créature. 
Il ne peut rien faire sans elle. 
C'est un roi qui aurait abdiqué aux mains de chacun 

de ses sujets 
Simplement le pouvoir suprême. 
Dieu a besoin de nous. Dieu a besoin de sa créature. 
Il s'est pour ainsi dire condamné ainsi, condamné à cela. 
Il manque de nous, il manque de sa créature. 
Celui qui est tout a besoin de ce qui n'est rien. 
Celui qui peut tout a besoin de ce qui ne peut rien. 
Il a remis ses pleins pouvoirs. 

Celui qui est tout n'est rien sans celui qui n'est rien. 
Celui qui peut tout ne peut rien sans celui qui ne peut 

rien. 
Ainsi la jeune espérance 
Reprend, remonte, refait. 
Redresse tous les mystères 
Gomme elle redresse toutes les vertus. 



Nous pouvons lui manquer. 

l^o porche. — 9 



le porche 

Ne pas répondre à son appel. 

Ne pas répondre à son espérance. Faire défaut. Man- 
quer. Ne pas être là. 

Effrayant pouvoir. 

Les calculs de Dieu par nous peuvent ne pas tomber 
juste. 

Les prévisions, les prévoyances, les providences de 
Dieu 

Par nous peuvent ne pas tomber juste, 

Par la faute de l'homme pécheur. 

Les conseils de Dieu par nous peuvent manquer. 

La sagesse de Dieu par nous peut défaillir. 

Effrayante liberté de l'homme. 

Nous pouvons faire tout manquer. 

Nous pouvons être absents. 

Ne pas être là le jour qu'on nous appelle. 

Nous pouvons ne pas répondre à l'appel 

(Excepté dans la vallée du Jugement) 

Effrayante faveur. 

Nous pouvons manquer à Dieu. 

Voilà le cas où il s'est mis, 

Le mauvais cas. 

Il s'est mis dans le cas d'avoir besoin de nous. 

Quelle imprudence. Quelle confiance. 

Bien, mal placée, cela dépend de nous. 

Quelle espérance, quelle opiniâtreté, quel parti-pris, 
quelle force incurable d'espérance. 

En nous. 

Quel dépouillement, de soi, de son pouvoir. 

Quelle imprudence. 

Quelle imprévision, quelle imprévoyance, 

146 



DE LA DEUXIEME VERTU 



Quelle improvidence 
de Dieu. 

Nous pouvons faire défaut. 
Nous pouvons faire faute. 



Nous pouvons être défaillants. 

Effrayante faveur, effrayante grâce. 

Celui qui fait tout s'adresse à celui qui ne peut rien 

Faire. 

Celui qui fait tout a besoin de celui qui ne fait rien. 

Et comme nous sonnons à toutes volées nos Pâques, 

A pleine volée, 

Dans nos pauvres, dans nos triomphantes églises, 

Dans le soleil et le beau temps du jour de Pâques, 

Ainsi Dieu pour chacune âme qui se sauve 

Sonne à pleine volée des Pâques éternelles. 

Et dit : Hein, je ne m'étais pas trompé. 

J'avais raison d'avoir confiance dans ce garçon-là. 

C'était une bonne nature. Il était de bonne race. 

Fils de bonne mère. C'était un Français. 

J'ai eu raison de lui faire confiance. 

Et nous nous avons nos dimanches. 

Notre beau dimanche, le dimanche de Pâques, 

Et le lundi de Pâques, 

Et même le mardi de Pâques, qui est aussi fête, 

Tellement la fête est grande. 

(C'est la fête de saint Loup). 

Mais Dieu a aussi ses dimanches dans le ciel. 

Son dimanche de Pâques. 

i47 



le poT^che 
Et il a aussi des cloches, quand il veut. 



Et qu'est-ce que c'est aussi que ces dix drachmes. 

Qui est comme qui dirait dix livres parisis. 

Qu'est-ce que c'est encore que cette affaire des dix 

drachmes. 
Qu'est-ce qu'elle vient faire ici cette drachme qui en 

vaut neuf autres. 
Drôle de calcul, comme qui dirait une livre parisis qui 

vaut neuf autres livres parisis, 
Neuf autres de la même. Quelle drôle d'arithmétique. 
C'est pourtant ainsi, mon enfant, que sont faits les 

comptes de Dieu. 



Ainsi étaient faits, mon enfant, les comptes de Jésus. Il 

est indéniable ; il ne fait aucun doute qu'il y a deux 

races de saints dans le ciel. 
Deux sortes de saints. 

(Heureusement qu'ils font bon ménage ensemble). 
De même que les soldats du roi et les capitaines 
Sont d'une race ou d'une autre mais sont tous des 

Français. 
Et ils font tout de même une seule armée. 
Et ils sont tous les soldats (de l'armée) du roi, et les 

capitaines. 
Mais enfin ils proviennent d'une province ou d'une autre. 
Ou d'une marche. Les uns de l'une, les autres de l'autre. 

148 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Ou d'outre Loire ou de par ici de la Loire. 

Ainsi, (et autrement), il faut le dire il y a, il faut dire 

le mot il y a deux races de saints dans le ciel. 
Deux races temporelles. 
Deux sortes de saints. 
Tout le monde est pécheur. Tout homme est pécheur. 

Mais enfin il y a deux grandes races, il y a deux 

recrutements. 
Il y a un double recrutement des saints qui sont dans 

le ciel. 
Il y a ceux qui viennent, il y a ceux qui sortent des 

justes. 
Et il y a ceux qui sortent des pécheurs. 
Et c'est une entreprise difficile. 
C'est une entreprise impossible à l'homme. 
Que de savoir quels sont les plus grands saints. 
Ils sont tellement grands les uns et les autres. 



Il y a deux extractions (et tous pourtant, ensemble, 

également ils sont des saints dans le ciel. Sur le 

même pied) (Des saints de Dieu) 
Il y a deux extractions, ceux qui viennent des justes et 

ceux qui viennent des pécheurs. 
Ceux qui n'ont jamais inspiré d'inquiétudes sérieuses 
Et ceux qui ont inspiré une inquiétude 
Mortelle. 
Ceux qui n'ont pas fait jouer l'espérance et ceux qu ont 

fait jouer l'espérance. 
Ceux dont on n'a jamais rien craint, rien redouté de 

149 



le porche 

sérieux, et ceux dont on a failli désespérer, Dieu 
nous en garde. 
Quel grand combat. 



Ceux dont on n'a jamais rien entendu dire. 
Et ceux dont on a entendu dire 
La parole 
Mortelle. 



Il y a deux formations, il y a deux extractions, il y a 

deux races de saints dans le ciel. 
Les saints de Dieu sortent de deux écoles. 
De l'école du juste et de l'école du pécheur. 
De la vacillante école du péché. 
Heureusement que c'est toujours Dieu qui est le maître 

d'école. 



Il y a ceux qui viennent des justes et il y a ceux qui 

viennent des pécheurs. 
Et ça se reconnaît. 
Heureusement qu'il n'y a aucune jalousie dans le ciel. 

Au contraire. 
Puisqu'il y a la communion des saints. 
Heureusement qu'ils ne sont point jaloux les uns des 

i5o 



DE LA DEUXIEME VERTU 

autres. Mais tous ensemble au contraire ils sont liés 

comme les doigts de la main. 
Car tous ensemble ils passent tout leur temps toute 

leur sainte journée ensemble à comploter contre Dieu. 
Devant Dieu. 

Pour que pied à pied la Justice 
Pas à pas cède le pas à la Miséricorde. 



Ils font violence à Dieu. Comme des bons soldats ils 

luttent pied à pied, 
(Ils font la guerre à la justice 
(Ils sont bien forcés) 
Pour le sàlut des âmes périclitantes. 
Ils tiennent bon. Tout mus, tout animés d'espérance, 
Hardis contre Dieu, 
(Mais aussi ils en ont un appui, un patronage, une 

haute protection. 
Quel patron, mes enfants, et quelle patronne. 
Quel (autre) complot au-dessus d'eux, couvrant leur 

grand complot. 
Patronnant leur grand complot. 
Quelle avocate auprès de Dieu. 
Advocata nostra). 

Car nos patrons et nos saints, nos patrons les saints 
Ont eux-mêmes un patron et une patronne. 
Un saint et une sainte. 
Qui est autant 
(Et septante fois autant) au-dessus d'eux qu'ils sont 

au-dessus de nous 

i5i 



le porche 

Eux-mêmes. 

Qui est pour eux ce qu'ils sont pour nous, et septante 

fois ce qu'ils sont pour nous. 
Telle est la folie de l'espérance. 
Et couverts, encouragés par ce haut complot. 
Par la protection de ce haut complot, 
Tout nourris d'espérance ils tiennent bon comme des 

bons soldats. 
Ils luttent pied à pied, ils défendent le terrain pied à pied. 
On ne peut pas imaginer tout ce qu'ils font, tout ce 

qu'ils inventent 
Pour le salut des âmes périclitantes. 
Lambeau à lambeau ils vous arrachent 
Au royaume de perdition 
Une âme en danger. 



Ainsi Dieu n'a pas voulu. 
Il ne lui a pas plu, 

Que dans le concert il n'y eût qu'une voix. 
Il n'a pas plu à sa sagesse. 
Et à son contentement. 
Il n'a pas voulu être loué d'une seule voix 
Par un seul chœur 
Et combattu. 

Mais comme dans une église de campagne il y a plu- 
sieurs voix 
Qui louent Dieu. 

Par exemple les hommes et les femmes. 
Ou encore les hommes et les enfants. 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Ainsi dans le ciel il a plu, il a été agréable à sa sagesse. 

Et à son contentement. 

D'être loué, d'être chanté, d'être combattu par deux voix. 

Par deux langages, par deux chœurs. 

Par les anciens justes et par les anciens pécheurs. 

Pour que pied à pied la Justice reculât 

Devant la Miséricorde. 
Et que la Miséricorde avance. 

Et que la Miséricorde gagne. 
Car s'il n'y avait que la Justice et si la Miséricorde ne 

s'en mêlait pas, 
Qui serait sauvé. 



Oa quelle femme ayant dix drachmes, 

(C'est encore selon saint Luc, mon enfant, 

Si elle a perdu une drachme, 

Si elle en perd une, 

Est-ce qu'elle n'allume pas sa chandelle. 

Et balaye sa maison, 

Et cherche diligemment, 

Jusqu'à ce qu'elle trouve ? 

Et quand elle a trouvé, 

Elle convoque ses amies et ses voisines, 

(Ils convoquent tout le temps leurs amis et leurs voisins, 

dans ces paraboles). 
Disant : 

Réjouissez-vous avec moi. 
Parce que j'ai trouvé la drachme que j'avais perdue. 

l5j porche, — 9. 



le porche 



Ainsi je vous le dis. 

Il y aura de la joie devant les anges de Dieu, 

Sur un pécheur faisant pénitence. 



Il y avait une grande procession; en tête s'avançaient 
les trois Similitudes ; 
la parabole de la brebis égarée ; 
la parabole de la drachme égarée ; 
la parabole de l'enfant égaré. 



Or autant qu'un enfant est plus cher qu'une brebis, 
Et infiniment plus cher qu'une drachme, 
Autant qu'un enfant est plus cher au cœur du père, 
(De son père qui est en même temps, qui est déjà, 

d'abord, qui est premièrement son pasteur). 
Qu'une brebis même n'est chère au cœur du (bon) 

pasteur, 
Autant la troisième Similitude, 
Autant la parabole de l'enfant égaré 
Est encore plus belle si possible et plus chère. 
Est encore plus grande que les deux Similitudes anté- 
cédentes. 
Que la parabole de la brebis égarée, 
Et que la parabole de la drachme égarée, 



l54 



DE LA DEUXIÈME VERTU 



Toutes les paraboles sont belles, mon enfant, toutes les 
paraboles sont grandes, toutes les paraboles sont 
chères. 

Toutes les paraboles sont la parole et le Verbe, 

La parole de Dieu, la parole de Jésus. 

Elles sont toutes également, elles sont toutes ensemlile 

La parole de Dieu, la parole de Jésus. 

Sur le même pied. 

(Dieu s'est mis dans ce cas, mon enfant, 

Dans ce mauvais cas. 

D'avoir besoin de nous) 

Toutes eUes viennent du cœur, également, et elles vont 
au cœur. 

Elles parlent au cœur. 

Mais entre toutes les trois paraboles de l'espérance 

S'avancent, 

Et entre toutes eUes sont grandes et fidèles, entre toutes 
elles sont pieuses et affectueuses, entre toutes elles 
sont belles, entre toutes elles sont chères et près du 

cœur. 
Entre toutes elles sont près du cœur de l'homme, entre 

toutes elles sont chères au cœur de l'homme. 
Elles ont on ne sait quelle place à part. 
Elles ont peut-être en elles on ne sait quoi qui n'est pas, 

qui ne serait pas dans les autres. 
C'est peut-être qu'elles ont eu elles comme une jeunesse, 

comme une enfance ignorée. 
Insoupçonnée ailleurs. 

i55 



le porche 

Entre toutes elles sont jeunes, entre toutes elles sont 
fraîches, entre toutes elles sont enfants, entre toutes 
elles sont inusées. 

Invieillies. 

Non usées, non vieillies. 

Depuis treize et quatorze siècles qu'elles servent, et 
depuis deux mille ans, et dans les siècles des siècles 
jeunes comme au premier jour. 

Fraîches, innocentes, ignorantes. 

Enfants comme au premier jour. 

Et depuis treize cents ans qu'il y a des chrétiens et qua- 
torze cents ans, 

Ces trois paraboles, (que Dieu nous pardonne), 

Ont une place secrète dans le cœur. 

Et que Dieu nous pardonne tant qu'il y aura des chré- 
tiens, 

Aussi longtemps c'est-à-dire éternellement. 

Dans les siècles des siècles il y aura pour ces trois para- 
boles 

Une place secrète dans le cœur. 



Et toutes les trois elles sont les paraboles de l'espé- 
rance. 
Ensemble. 

Également jeunes, également chères. 
Entre elles. 

Sœurs entre elles comme trois enfants toutes jeunes. 
Également chères, également secrètes. 
Secrètement aimées. Également aimées. 

i56 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Et comme plus intérieures que toutes les autres. 
Répondant comme à une voix intérieure plus profonde. 
Mais entre toutes ; entre toutes les trois voici la troisième 

parabole qui s'avance. 
Et celle-là, mon enfant, cette troisième parabole de 

l'espérance. 
Non seulement elle est neuve comme au premier jour. 
Comme les deux autres 
Ses sœurs. 

Et dans les siècles elle sera neuve, 
Aussi neuve jusqu'au dernier jour. 
Mais depuis quatorze cents, depuis deux mille ans qu'elle 

sert. 
Et qu'elle fut contée à des hommes innombrables, 
(Depuis cette première fois qu'elle fut contée), 
A des chrétiens innombrables, 
A moins d'avoir un cœur de pierre, mon enfant, qui 

l'entendrait sans pleurer. 
Depuis quatorze cents, depuis deux mille ans elle a fait 

pleurer des hommes innombrables. 
Dans les siècles et dans les siècles. 
Des chrétiens innombrables. 
Elle a touché dans le cœur de l'homme un point unique, 

un point secret, un point mystérieux. 
(Elle a touché au cœur). 
Un point inaccessible aux autres. 

On ne sait quel point comme plus intérieur et plus pro- 
fond. 
Des hommes innombrables, depuis qu'elle sert, des 

chrétiens innombrables ont pleuré sur elle. 
(A moins d'avoir un cœur de pierre). 

157 



le porche 

Ont pleuré par elle. 

Dans les siècles des hommes pleureront. 

Rien que d'y penser, rien que de la voir qui pourrait. 

Qui saurait retenir ses larmes. 

Dans les siècles, dans l'éternité des hommes pleureront 

sur elle ; par elle. 
Fidèles, infidèles. 
Dans l'éternité jusqu'au jugement. 
Au jugement même, dans le jugement. Et 
C'est la parole de Jésus qui a porté le plus loin, mon 

enfant. 
C'est celle qui a eu la plus haute fortune 
Temporelle. Éternelle. 
Elle a éveillé dans le cœur on ne sait quel point de 

répondance 
Unique. 

Aussi elle a eu une fortune 
Unique. 

Elle est célèbre même chez les impies. 
Elle y a trouvé, là même, un point d'entrée. 
Seule peut-être elle est restée plantée au cœur de l'impie 
Comme un clou de tendresse. 
Or il dit : Un homme avait deux fils : 
Et celui qui l'entend pour la centième fois, 
C'est'comme si c'était la première fois. 
Qu'il l'entendrait. 
Un homme avait deux fils. Elle est belle dans Luc. Elle 

est belle partout. 
Elle n'est que dans Luc, elle est partout. 
Elle est belle sur la terre et dans le ciel. Elle est belle 

partout. 

ï58 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Rien que d'y penser, un sanglot vous en monte à la 
gorge. 

C'est la parole de Jésus qui a eu le plus grand reten- 
tissement 

Dans le monde. 

Qui a trouvé la résonance la plus profonde 

Dans le monde et dans l'homme. 

Au cœur de l'homme. 

Au cœur fidèle, au cœur infidèle. 



Quel point sensible a-t-elle trouvé 

Que nulle n'avait trouvé avant elle, 

Que nulle n'a trouvé, (autant), depuis. 

Quel point unique. 

Insoupçonné encore, 

Inobtenu depuis. 

Point de douleur, point de détresse, point d'espérance. 

Point douloureux, point d'inquiétude. 

Point de meurtrissure au cœur de l'homme. 

Point où il ne faut pas appuyer, point de cicatrice, 

point de couture et de cicatrisation. 
Où il ne faut pas que l'on appuie. 



Point unique, fortune unique, force unique d'attache. 
Attachement unique, liaison du cœur fidèle. 
Kt du cœur infidèle. 



IÔ9 



le porche 

Toutes les paraboles sont belles, mon enfant, toutes les 

paraboles sont grandes. 
Et notamment les trois paraboles de l'espérance. 
Et toutes les trois paraboles de l'espérance en outre 

sont jeunes, mon enfant. 
Mais sur celle-ci des centaines et des milliers d'hommes 

ont pleuré. 
Des centaines de milliers d'hommes. 
Par celle-ci. 

Battus des mêmes sanglots pleuré les mêmes larmes. 
Fidèles, infidèles. 

Se recommençant les uns les autres. 
Les mêmes. 

Roulés des mêmes sanglots 
Dans une communion de larmes. 
Couchés, penchés, soulevés des mêmes sanglots pleuré 

les mêmes larmes. 
Fidèles, infidèles. 
Secoués des mêmes sanglots. 
Pleuré comme des enfants. 

Un homme avait deux fils. De toutes les paroles de Dieu 
C'est celle qui a éveillé l'écho le plus profond. 
Le plus ancien. 
Le plus vieux, le plus neuf. 
Le plus nouveau. 
Fidèle, infidèle. 
Connu, inconnu. 
Un point d'écho unique. 

C'est la seule que le pécheur n'a jamais fait taire dans 
son cœur, 

l6o 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Quand une fois cette parole a mordu au cœur 

Le cœur infidèle et le cœur fidèle, 

Nulle volupté n'effacera plus 

La trace de ses dents. 

Telle est cette parole. C'est une parole qui accom- 
pagne. 

Elle suit comme un chien 

Que l'on bat, mais qui reste. 

Gomme un chien maltraité, qui revient toujours. 

Fidèle elle reste, elle revient comme un chien fidèle. 

Vous avez beau lui donner des coups de pied et des 
coups de bâton. 

Fidèle elle-même d'une fidélité 

Unique, 

Ainsi elle accompagne l'honmie dans ses plus grands 

Débordements. 

C'est elle qui enseigne que tout n'est pas perdu. 

Il n'entre pas dans la volonté de Dieu 

Qu'un seul de ces petits périsse. 

C'est un chien fidèle 

Qui mord et qui lèche 

Et les deux retiennent 

Le cœur inconstant. 

Quand le pécheur s'éloigne de Dieu, mon enfant, 

A mesure qu'il s'éloigne, à mesure qu'il s'enfonce dans 
les pays perdus, à mesure qu'il se perd 

Il jette au bord du chemin, dans la ronce et dans les 
pierres 

Comme inutiles et embarrassants et qui l'embêtent les 
biens les plus précieux. Les biens les plus sacrés. 

La parole de Dieu, les plus purs trésors. 

i6i 



le porche 

Mais il y a une parole de Dieu qu'il ne rejettera point. 

Sur laquelle tout homme a pleuré tant de fois. 

Sur laquelle, par la vertu de laquelle. Par laquelle 

Et il est comme les autres, il a pleuré aussi. 

Il est un trésor de Dieu, quand le pécheur s'éloigne 

Dans les ténèbres grandissantes. 

Quand des ténèbres 

Croissantes 

Voilent ses yeux il est un trésor de Dieu qu'il ne jettera 

point aux ronces de la route 
Car c'est un mystère qui suit, c'est une parole qui suit 
Dans les plus grands 
Éloignements. 
On n'a pas besoin de s'occuper d'elle, et de la porter. 

C'est elle 
Qui s'occupe de vous et de se porter et de se faire 

porter. 
C'est elle qui suit, c'est une parole à la suite, c'est un 

trésor qui accompagne. 
Les autres paroles de Dieu n'osent pas accompagner 

l'homme 
Dans ses plus grands 
Débordements. 

Mais en vérité celle-ci est une dévergondée. 
Elle tient l'homme au cœur, en un point qu'elle sait, et 

ne le lâche pas. 
Elle n'a pas peur. Elle n'a pas honte. 
Et si loin qu'aille l'homme, cet homme qui se perd, 
En quelque pays, 
En quelque obscurité, 
Loin du foyer, loin du cœur, 

i6a 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Et quelles que soient les ténèbres où il s'enfonce, 

Les ténèbres qui voilent ses yeux, 

Toujours une lueur veille, toujours une flamme veille, 

un point de flamme. 
Toujours une lumière veille qui ne sera jamais mise 

sous le boisseau. Toujours une lampe. 
Toujours un point de douleur cuit. Un homme avait 

deux fils. Un point qu'il connaît bien. 
Dans la fausse quiétude un point d'inquiétude, un point 

d'espérance. Toutes les autres paroles de Dieu sont 

pudiques. EUes n'osent point accompagner l'homme 

dans les hontes du péché. 
Elles ne vont pas assez avant. 
Dans le cœur, dans les hontes du cœur. 
Mais celle-ci en vérité n'est pas honteuse. 
On peut dire qu'elle n'a pas froid aux yeux. 
C'est une petite sœur des pauvres qui n'a pas peur de 

manier un malade et un pauvre. 
Elle a pour ainsi dire 

Et même réellement porté un défi au pécheur. 
Elle lui a dit : Partout où tu iras, j'irai. 
On verra bien. 

Avec moi tu n'auras pas la paix. 
Je ne te laisserai pas la paix. 
Et c'est vrai, et lui le sait bien. Et au fond il aime son 

persécuteur. 
Tout à fait au fond, très secrètement. 
Car tout à fait au fond, au fond de sa honte et de son 

péché il aime (mieux) ne pas avoir la paix. Cela le 

rassure un peu. 



i63 



le porche 

Un point douloureux demeure, un point de pensée, un 
point d'inquiétude. Un bourgeon d'espérance. 

Une lueur ne s'éteindra point et c'est 

la Parabole troisième, 

la tierce parabole de l'espérance. Un homme avait deux 
fils. 



Il y avait une grande procession. En tête les trois 

Similitudes 
s'avançaient. La foi, dit Dieu, ça n'est pas malin. 
Tout le monde croit. Je voudrais bien voir comment ils 

feraient autrement. 
Oui je voudrais savoir comment ils feraient pour ne pas 

croire. 
Gomment ils s'y prendraient. 
J'éclate tellement dans ma création. 
Jusque dans les gouffres de la mer et dans les abîmes 

salés. 
Dans les profondeurs des gouffres. 
Dans les éclairs et dans la foudre d'un ciel d'orage, 
Quand le ciel est lourdement chargé. 
Qui sont comme une déchirure du ciel. 
En zig-zag. 
Et dans le fracas du tonnerre qui est un déchirement 

du ciel. 
Et dans le roulement d'un tonnerre lointain. 
Dans le roulement et le déroulement d'un tonnerre 

i64 



DE LA DEUXIÈME VERTU 

Et dans les jours si beaux quand il ne fait pas un souffle 

de vent 
En mai. 



A moins d'être aveugles comment feraient-ils pour ne 

pas me voir. 
La charité, dit Dieu, ça n'est pas malin. Ça ne m'étonne 

pas non plus. 
Ces pauvres enfants sont si malheureux qu'à moins 

d'avoir un cœur de pierre 
Comment n'auraient-ils pas charité de leurs frères. 
Comment n'auraient-ils pas charité les uns des autres. 



Mais l'espérance, dit Dieu, (un homme avait deux /ils), 

que ces pauvres enfants voient tous les jours comme 

ça va. 
Et que tous les jours ils croient que ça ira mieux le 

lendemain matin. 
Justement le lendemain matin. 
Tous les jours depuis qu'il y a des jours. 
Et qu'un soleil se lèvera meilleur. 
Que tous les matins en se levant ils croient que la 

journée sera bonne. 
Cette journée. 
Et que tous les soirs en se couchant ils croient que le 

lendemain. 
Que justement le lendemain, que le jour du lendemain 

i65 



le porche 

Sera, fera une bonne journée. 

Depuis tant de temps qu'il y a des jours. 

Et que ça recommence. 

Que tous les démentis ne comptent pas, tant de dé- 
mentis qu'ils reçoivent précisément tous les jours. 

Que les démentis ne soient comme rien, ne les arrêtent 
pas, que les démentis de tous les jours. 

Innombrables comme les jours, 

Innombrables dans les innombrables jours que les 
démentis 

Ne les désabusent pas de cette idée, de cette conviction 
absurde 

Que le jour d'aujourd'hui sera un jour meilleur. 

Un autre jour, un jour nouveau, un jour frais, un jour 
neuf, 

Un jour levant. 

Bien lavé. 

Un jour enfin, une bonne journée, 

Enfm, 

Un jour pas comme les autres, 

Après tant d'autres qui étaient tous les uns comme les 
autres, 

Qu'il a même oubliés. 

Oubliés aussitôt que passés. 

Oubliés aussitôt que touchés. 

Oubliés aussitôt que eus. 

Qu'ils croient que ce matin eh bien ça va marcher. 

Que ça va aller. 

Qu'ils croient quand même, que ce matin ça va bien. 

Ça ça me confond. 

Ça ça me passe. 

166 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Et je n'en reviens pas moi-même. 

Et il faut que ma grâce soit tellement grande. 



Et qu'ils oublient instantanément les jours mauvais. 

A mesure. Aussitôt. 

Presque avant. Presque d'avance. 

Qu'ils étouffent pour ainsi dire comme d'avance dans 
leur mémoire les jours mauvais 

Qu'ils absorbent les jours mauvais presque avant qu'ils 
soient passés. 

Avant qu'ils soient écoulés. 

Avant qu'ils soient échus. 

Avant qu'ils soient tombés. 

Comme une terre ardente qui absorberait les ingrati- 
tudes du ciel. 

Qu'ils boivent les jours mauvais pour ainsi dire plus 
vite que les jours mauvais ne pleuvent. 

Plus tôt. 

Les jours mauvais qui pleuvent comme une pluie 
d'automne. 

Comme vme pluie grise, comme une infatigable pluie, 

Impitoyable, 

Tombant, descendant d'un ciel rayé. 

Plus que d'un ciel gris. 

Comme une oblique pluie infatigable. 

Qu'ils absorbent tout ce qui tombe comme une bonne 
terre de Lorraine, 

Comme une terre généreuse et saine, 

Bien juste, bien à point, bien meuble, 

167 



le porche 

boit tout ce qui tombe et ne se laisse pas envahir en 
marais et en marécages. 

Et en mares et en bas fonds et en marécages pleins de 
boue et de vase, 

Et du limon de l'âme et de plantes poisseuses 

Et vaseuses. 

Et de bêtes visqueuses. Gluantes. 

Mais qu'au contraire de tout ce qui tombe et des innom- 
brables pluies et des jours mauvais innombrables 

Aussitôt, instantanément, presque avant ils fassent une 
eau courante. 

Une eau vive, une eau claire, une eau douce. 

Une belle eau transparente. 

Une eau pure et qui jaillit et qui coule en ces prés 

Aux rives de Meuse. 

Une belle eau lorraine, une âme d'une belle eau et la 
source même de l'espérance. 

Que ce soit juste avec cette matière, avec ces innom- 
brables jours mauvais qui pieu vent et qui pleuvent 

Qu'ils fassent, qu'ils jaillissent, qu'ils fassent sortir, 
qu'ils fassent jaillir cette source même de l'espérance. 

Cette innombrable source et ce fleuve innombrable. 

Ce fleuve le plus grand de tous mes fleuves. 

Le seul grand. 

Voilà ce que j'admire, moi, qui m'y connais pourtant. 

Et qui connais ma création. Et l'œuvre des Six Jours. 

Et le repos du Sept. 

Voilà ce qui m'étonne. Et pourtant je ne suis pas facile 
à étonner. 

Je suis si vieux. J'en ai tant vu. J'en ai tant fait. 

Voilà ce qui me passe et je n'en reviens pas moi-même, 

i68 



DE LA DEUXIEME VERTU 



Et il faut que ma grâce soit tellement grande. 



Les jours mauvais pleuvent ; sans se presser ; sans se 
lasser; l'heure après l'heure, le jour après le jour. 
Les jours mauvais pleuvent. 
Et de toute cette eau qui glisse inlassable du ciel, (d'un 

ciel qu'ils pourraient dire mauvais), 
De toute cette eau qui glisse par terre, de toute cette 

pluie oblique, 

(D'autres en feraient des marais et des marécages 
pleins de fièvres et tout peuplés de sales bêtes 
dégoûtantes). 
Mais eux, la bonne terre, ma terre meuble et bien 

cultivée. 
Bien aménagée. 
Ma bonne terre d'âmes, bien labourée par mon Fils 

depuis des siècles et des siècles. 
Ma bomie terre saine de Lorraine ils recueillent toute 

cette eau qui tombe. 
Et merveille ils n'en font point des marais et des boues 

et des vases. 
Et des algues et des scolopendres et des plantes 

bizarres. 
Mais merveille c'est cette eau même qu'ils recueillent 

et ils n'en sont point embarrassés. 
Car merveille c'est de cette eau même qu'ils font jaillir 

la source. 



169 porche. — 10 



le porche 

C'est cette eau, c'est la même eau qui court au ras des 

prés. 
C'est la même eau saine qui monte aux tiges du blé 

pour le Pain, 
C'est la même eau saine qui monte aux sarments pour 

le Vin. 
C'est la même eau saine qui monte en l'un et l'autre 

bourgeon, en l'un et l'autre bourgeonnement, 
En l'une et l'autre Loi. 
C'est la même eau, recueillie, c'est la même eau, saine, 

assainie, qui fait le tour du monde. 
Qui revient, qui reparaît, qui a fait tout le tour de ma 

création. 
C'est la même eau recueillie qui rejaillit, qui ressource. 
Dans la nouvelle fontaine, dans le rejaillissement jeune. 
Dans la source et le ressourcement de l'espérance. 



Vraiment, dit Dieu, mon Fils m'a fait de très bons 
jardiniers 

Depuis quatorze siècles qu'il ameublit cette terre 
d'âmes. 

Depuis quatorze siècles que mon Fils laboure et cultive 
cette terre. 

Il m'a fait de très bons laboureurs et cultivateurs. 

Et des moissonneurs et des vignerons. Des fins vigne- 
rons. 

Ces jours mauvais qui pleuvent et qui pieu vent et qui 
partout ailleurs empoisonneraient des pays entiers. 

Des nations, des peuples entiers, des créations entières. 

170 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Ces pluies et ces pluies qui partout ailleurs envahi- 
raient, 

Envaseraient d'un limon crasseux la terre végétale, 

Noieraient toute pousse et bourgeonnement 

Sous les varechs et les vers de vase. 

Tous ces jours mauvais qui pleuvent et pleuvent 

Partout ailleurs inonderaient, noieraient, de souillures, 
de bavures, 

La bonne terre végétale. 

Enliseraient, couvriraient de pestilences 

Toute ma création. 

Mais ici, dit Dieu, dans cette douce France, ma plus 
noble création. 

Dans cette saine Lorraine, 

Ici ils sont bons jardiniers. 

C'est des vieux jardiniers finis, des fins jardiniers depuis 
quatorze siècles qu'ils suivent les leçons de mon Fils. 

Ils ont tout canalisé, tout ameubli dans les jardins de 
l'âme. 

De l'eau qui sert à inonder, à empoisonner (riant) eux ils 
s'en servent pour arroser. 

Peuple de mon Fils, peuple plein de grâce, éternelle- 
ment plein de jeunesse et de grâce. 

Les eaux mêmes du ciel, tu les détournes; pour tes 
merveilleux jardins. 

Ma colère même, tu la détournes; pour tes mystérieux, 
pour tes merveilleux jardins. 

Les pestilences mêmes tu les détournes et elles ne 
t'atteignent pas et elles ne te servent que de fumier 

Pour tes mystérieux, pour tes merveilleux jardins. 
O peuple tu as bien appris les leçons de mon Fils. 

171 



le porche 

Qui était un grand Jardinier. 

Peuple secrètement aimé c'est toi qui as le mieux réussi. 

Peuple jardinier toujours une eau saine arrosera tes 
terres. 

Peuples; peuple qui ne recules devant aucunes pesti- 
lences. 

O mon peuple français, ô mon peuple lorrain. Peuple 
pur, peuple sain, peuple jardinier. 

Peuple laboureur et cultivateur. 

Peuple qui laboures le plus profondément 

Les terres et les âmes. 

Toujours tes eaux seront des eaux vives. 

Et tes sources toujours des fontaines jaillissantes. 

Toujours tes rivières seront des eaux courantes et tes 
ileuves. 

Et tes secrètes sources dans tes mystérieux. 

Dans tes merveilleux, dans tes douloureux jardins. 

Toujours une eau courante, une eau saine arrosera tes 
prés. 

Toujours une eau saine montera dans ton Blé. 

Toujours une eau saine, rare, abondante, une eau pré- 
cieuse, toujours une eau saine montera dans ta Vigne. 

Peuple qui fais le Pain, peuple qui fais le Vin. 

O ma terre lorraine, ô ma terre française, 

Peuple qui suis le mieux, qui as le mieux pris les leçons 
de mon fils. 

Peuple accointé à cette petite Espérance. 

Qui jaillit partout dans cette terre. 

Et dans les mystérieux. 

Dans les merveilleux, dans les très douloureux jardins 
des âmes 

172 



DE LA DEUXIEME VERTU 



Peuple jardinier qui as fait pousser les plus belles fleurs 

De sainteté 

Par la grâce de cette petite Espérance. 



Peuple qui fais reculer les pestilences 

Par l'ordre. Par la propreté, par la probité ; par la clarté. 

Par une vertu qui est en toi, par une vertu propre, par 
une vertu unique. 

Peuple jardinier, qui laboures et qui herses, 

Qui bêche et qui ratisse, 

Qui ameublit la création même. 

Et je le dis, dit Dieu, je le déclare : Rien n'est aussi pro- 
fond qu'un labour. 

Et rien n'est aussi beau, je m'y connais. 

Rien n'est aussi grand dans ma création 

Que ces beaux jardins d'âmes bien ordonnés comme en 
font les Français. 

Toutes les sauvageries du monde, on peut m'en croire, 
je le sais peut-être, 

Toutes les sauvageries du monde ne valent pas un beau 
jardin à la française. 

Car c'est là qu'il y a le plus d'âme et le plus de création. 

C'est là qu'il y a de l'âme. 

Jardins mystérieux, jardins merveilleux, 

Jardins très douloureux des âmes françaises. 

Toutes les sauvageries du monde ne valent pas un beau 
jardin français. 

Honnête, modeste, ordonné. 

C'est là que j'ai cueilli mes plus belles âmes. 

1^3 porche. — lo. 



le porche 

Toutes les sauvageries du monde ne valent pas une 

belle ordonnance. 
Peuple honnête, peuple de jardiniers c'est lui qui fait 

pousser les plus belles âmes 
De sainteté. 

Très douloureux jardins des âmes ont poussé là 
Qui ont souffert sans rompre l'alignement 
Le plus dur martyre 

Et c'est ça qui est difficile; c'est ça qui est rare 
Le plus recreusé martyre 
Sans rompre l'ordonnance. 
Et ça je sais ce que ça coûte. 
Très douloureux jardins des âmes ont poussé là que 

j'ai cueillies 
Douloureuses. 
Toutes les sauvageries du monde ne valent pas un bon 

jardin de presbytère. 
Avec ses tournesols. 
Que les enfants appellent des soleils. 
Et c'est des soleils, si je veux. 
Un bon jardin de curé. 
Bien requiet; bien requois. 
C'est là que j'ai cueilli mes plus belles âmes 
Silencieuses. 
Les sauvages diront que ce jardin n'est pas grand et 

qu'il n'est pas profond. 
Mais moi je sais, (dit Dieu), que rien n'est grand 

comme l'ordre et que rien n'est profond comme le 

labour 
Français. 
Peuple honnête, plein de jeunesse, 

Ï74 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Plein de ma jeunesse et de ma grâce. 

Les eaux du ciel, tu n'en es point intimidé. 

Tu n'en es point embarrassé, les eaux du ciel tu les 

détournes. 
Les jours mauvais pieu vent et pieu vent, ils ne te cor- 
rompent point. 
Au contraire, peuple qui assainis tout. 
France ma lille aînée. 
Les jours mauvais tu n'en fais point des corruptions et 

des pestilences. 
Des eaux corrompues, des eaux mortes. 
Les jours mauvais tu n'en fais point des mortes eaux. 
Toutes glaireuses. 
Mais jardinier, peuple jardinier tu en fais ces beaux 

ruisselets d'eau vive 
Qui arrosent les plus beaux jardins 
Qu'il y ait jamais eu au monde. 
Qui arrosent les jardins de ma grâce, les éternels 

jardins. 
Moi je sais, dit Dieu, jusqu'où un Français peut se 

taire. 
Sans rompre l'alignement. 
Je sais jusqu'où un Français peut ne pas rompre une 

ordonnance. 
Et ce qu'ils souffrent en dedans, et jusqu'où, 
Quelles épreuves ils portent, sans bouger d'une ligne. 
Comme un beau pont, comme une belle voûte bien 

juste. 
Quels sacrifices ils m'apportent, (en secret), nul sacrifice 

n'est si profond 
Qu'im labour français. 



le porche 

Une eau pure, une eau saine, une eau courante monte 

Dans les tiges de la loi du Pain. 

Une eau saine, une eau courante monte, une eau rare 

Dans les sarments de la loi du Vin. 

Une eau lorraine, une eau française monte dans le 

bourgeonnement 
De l'une et l'autre loi. 



Français, dit Dieu, c'est vous qui avez inventé ces 

beaux jardins des âmes. 
Je sais quelles fleurs merveilleuses croissent dans vos 

mystérieux jardins. 
Je sais quelles épreuves 
Infatigables vous portez. 
Je sais quelles fleurs et quels fruits vous m'apportez en 

secret. 
C'est vous qui avez inventé le jardin. 
Les autres ne font que des horreurs. 
Vous êtes celui qui dessine le jardin du Roi. 
Aussi je vous le dis en vérité c'est vous qui serez mes 

jardiniers devant Dieu. 
C'est vous qui dessinerez mes jardins de Paradis. 



Il a dû y avoir quelque chose, dit Dieu, entre nos Fran- 
çais et cette petite Espérance. 
Ils y réussissent si merveilleusement. 

176 



DE LA DEUXIEME VERTU 



Peuple laborieux, peuple du plus profond labeur. 

Ce n'est pas lui qui stagne et croupit dans les marais 

de la paresse. 
Dans les mares stagnantes, dans les fosses, dans les 

mares croupissantes. 
Dans les croupissements et dans les boues de la 

paresse. 
Dans les croupissements du désespoir. 
Dans les croupissements et dans les boues du péché. 
Peuple alerte, peuple jardinier les jours mauvais 
Ils ne déposent point, chez lui ne s'extravasent point 
En mares croupissantes mais peuple maraîcher 
Des marais mêmes il fait les plus beaux jardins. 
Il fait pousser les plus beaux légumes, les plus beaux 

fruits. 
Et son âme est toujours une eau courante et une eau 

vive. 
Et son travail est toujours une eau courante. 
Et sa prière, je le sais, est toujours une eau courante. 



Singulier peuple, il faut, dit Dieu, qu'il y ait eu quelque 

accointance. 
Quelque accointement. 
Qu'il se soit fait quelque accointance entre ce peuple 

et cette petite Espérance. 
Ils y réussissent trop bien. 



177 



le porche 

Et il n'y a qu'eux qui y réussissent. 
Il faut qu'ils aient fait entre eux une espèce d'adoption. 
Ils ont adopté l'espérance et l'espérance les a adoptés. 
Non point certes comme un père une fille et comme une 

fille un père. 
Mais plus familièrement, 

D'une accointance, d'une adoption plus familière. 
Ils sont avec elle, (je connais les familles 
Des hommes), comme un oncle avec sa nièce. 
Dans les maisons où il y a un oncle il a avec les 

enfants 
Et ensemble les enfants ont avec lui 
Une liberté, ime familiarité propre 
Que le père n'aura jamais. 

Une connivence, une entente secrète, non déclarée. 
Mais ils n'ont pas besoin de la déclarer. 
Ils n'ont pas besoin de la déclarer à eux-mêmes. 
De la voir. 
Elle y est. 
Le père est l'ascendant direct, il a le front sourcilleux, 

les yeux froncés, il est tout chargé d'une responsabi- 
lité directe. 
Et les enfants le sentent bien. 
Il est au-dessus. 
Et les enfants le sentent bien. 
Le lien du père au fils est un lien sacré, qui pèse, un 

lien direct. 
Et les enfants le sentent bien. 
L'oncle a une liberté, (et l'âge en même temps, et 

l'expérience), il fait tout ce qu'il veut, il est pour les 

enfants 

178 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Tout l'amusement de la vie. 

Les enfants le savent. Avec lui seul avec lui de lui les 

propos sont amusants, de lui avec lui seul avec lui 

les jeux sont amusants. 
Lui seul est familier. 
C'est ainsi que ces Français se sont mis avec cette 

petite Espérance. 
Elle ne se plaît qu'avec eux. 

Elle écoute tous leurs propos. Il n'y en a que pour eux. 
Tout ce qu'ils disent est bien. Elle se reconnaît en eux. 
11 n'y a que leurs histoires qui sont bonnes. Elle ne 

quitte pas leurs genoux. Elle se les fait conter vingt 

fois. 
Voilà comment ces Français se sont mis avec cette 

enfant Espérance. 



Singulier peuple toute eau leur est une source vive. 

Toute eau qui tombe leur devient une eau courante. 

Par le ministère de l'espérance. 

Toute eau, toute eau mauvaise leur devient une eau 
potable. 

Les eaux mauvaises les rendent souvent malades. 

Les eaux mauvaises ne les empoisonnent jamais. 

Ils boivent impunément de tout. 

Par cette accointance qu'ils ont avec cette petite Espé- 
rance . 



179 



le porche 

On se demande, on dit : Mais comment que ça se fait 

Que cette fontaine Espérance éternellement coule 

Qu'elle jaillit éternellement, qu'elle source éternelle- 
ment, 

Qu'elle coule éternellement, 

Éternellement jeune, éternellement pure. 

Éternellement fraîche, éternellement courante. 

Éternellement vive. 

Où cette enfant prend-elle tant d'eau pure et tant d'eau 
claire. 

Tant de jaillissement et tant de ressourcement. 

Est-ce qu'elle les crée? A mesure? 

— Non, dit Dieu, il n'y a que moi qui crée. 

— Alors où prend-elle toute cette eau. 
Pour cette fontaine jaillissante. 

Comment que ça se fait que cette éternelle fontaine 

Éternellement jaillisse. 

Que celte éternelle source 

Éternellement source. 

Il doit y avoir un secret là-dedans. 

Quelque mystère. 

Pour que cette source éternellement ne se trouble point 

aux lourdes, aux épaisses pluies d'automne. 
Pour qu'éternellement elle ne tarisse point aux ardentes 

ardeurs de juillet. 

— Bonnes gens, dit Dieu, ça n'est pas malin. 
Son mystère n'est pas malin. 

Et son secret n'est pas difficile. 

Si c'était avec de l'eau pure qu'elle voulût faire des 

sources pures. 
Des sources d'eau pure, 

i8o 



DE LA DF.UXIEIVIE VERTU 

Jamais elle n'en trouverait assez, dans (toute) ma 

création. 
Car il n'y en a pas beaucoup. 
Mais c'est justement avec les eaux mauvaises qu'elle 

fait ses sources d'eau pure. 
Et c'est pour cela qu'elle n'en manque jamais. 

Mais aussi c'est pour cela qu'elle est l'Espérance. 



Maintenant comment elle s'y prend pour faire de l'eau 

pure avec de l'eau mauvaise, 
De l'eau jeune avec de l'eau vieille, 

Des jours jeunes avec des vieux jours. 
De l'eau neuve avec de l'eau usée. 

Des sources avec de la vieille eau. 

Des âmes fraîches avec des vieilles âmes. 

Des sources d'âme avec de la vieille âme. 
De l'eau fraîche avec de l'eau tiède. 

Malheur à celui qui est tiède. 

Des matins jeunes avec des vieux soirs. 
Des âmes claires avec des âmes troubles. 

De l'eau claire avec de l'eau trouble. 

De l'eau, des âmes enfants avec des âmes usées. 



i8i 



porche. — ii 



le porche 

Des âmes levantes avec des âmes couchantes. 
Des âmes com-antes avec des âmes stagnantes. 

Gomment elle y réussit, comment elle s'y prend, 
Ça, mes enfants, c'est mon secret. 
Parce que je suis son Père. 



Des âmes neuves avec des âmes qui ont déjà servi. 
Des jours neufs avec des jours qui ont déjà servi. 

Des âmes transparentes avec des âmes troubles. 
Des âmes levantes avec des âmes couchées. 
Des jours transparents avec des jours troubles. 

Si c'était avec des jours transparents qu'elle fît des 
jours transparents. 

Si c'était avec des âmes, avec de l'eau claire qu'elle fît 
des sources. 

Avec de l'eau claire qu'elle fît de l'eau claire. 

Si c'était avec de l'âme pure qu'elle fît de l'âme pure, 

Parbleu, ça ne serait pas malin. Toat le monde pour- 
rait en faire autant. Et il n'y aurait là aucun secret. 

Mais c'est avec une eau souillée, une eau vieillie, une 

eau fade. 
Mais c'est d'une âme impure qu'elle fait une âme pure 

et c'est le plus beau secret qu'il y ait dans le jardin 

du monde. 

183 



DE LA DEUXIEME VERTU 



Si c'était avec de l'eau pure qu'elle fît de l'eau pure, 
elle sait bien ce qu'elle fait, elle est maline. 

Si c'était avec de l'eau pure, si c'était de l'eau piu-e 
qu'elle fît jaillir en source d'eau pure. 

Elle en manquerait tout de suite. 

Elle n'est pas si bête, elle sait bien qu'elle en manque- 
rait tout de suite. 



Mais c'est des eaux mauvaises qu'elle fait une source 

éternelle. 
Elle sait bien qu'elle n'en manquera jamais. 
La source éternelle de ma grâce même. 

Elle sait bien qu'elle n'en manquera jamais. 
Et il faut que ma grâce soit tellement grande. 
C'est d'une eau mauvaise qu'elle fait ses fontaines. 

Aussi elle n'en manquera jamais. 
Ses fontaines parfaitement pures. 
C'est du jour impur qu'elle fait le jour pur. 

Elle n'en manquera jamais. 
C'est de l'âme impure qu'elle fait l'âme pure. 

Elle n'en manquera jamais. 



Il y avait une grande procession. C'était la procession 
de la Fête-Dieu. On portait le Saint-Sacrement. Aussi 
en tête les trois Théologales 

i83 



le porche 

Marchaient. Voyez, dit Dieu, cette petite, comme elle 

marche. 
Regardez-moi voir un peu. 
Les autres, les deux autres marchent comme des 

grandes personnes, ses deux grandes sœurs. Elles 

savent où elles sont. Elles sont décentes. Elles savent 

qu'elles sont dans une procession. 
Surtout une procession de la Fête-Dieu. 
Où l'on porte le Saint-Sacrement. 
Elles savent ce que c'est qu'une procession. 
Et qu'elles sont à la procession, à la tête de la procession. 
Elles vont à la procession. Elles se tiennent bien. Elles 

s'avancent comme des grandes personnes. 
Sérieuses. Qui sont toujours un peu fatiguées. 
Mais elle elle n'est jamais fatiguée. Voyez voir un peu. 

Comment elle marche. 
Elle va devant vingt fois, comme un petit chien, elle 

revient, elle repart, elle fait vingt fois le chemin. 
Elle s'amuse avec les guirlandes de la procession. 
Elle joue avec les fleurs et les feuilles 
Comme si ce ne fussent point des guirlandes sacrées. 
Elle jouerait à sauter par dessus les feuillages 
Frais coupés, frais cueillis. Jonchés. 
Elle n'écoute rien. Elle ne tient pas en place dans les 

reposoirs. 
Elle voudrait tout le temps marcher. Aller de l'avant. 
Sauter. Danser. Elle est si heureuse. 
(O peuple, peuple jardinier, qui pour les processions 
Fais pousser les roses de France. 

Jardinier du roi, jardinier de fleurs et de fruits, jardinier 
d'âmes 

184 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Peuple tu es mon jardinier. 

Jardinier dans le verger, jardinier dans le potager, jardi- 
nier dans le jardin. 
Jardinier dans le champ même. 
Peuple jardinier, peuple honnête, peuple propre. 
Peuple probe. 
Tes forêts sont plus propres que le parc même du 

roi. 
Tes bois (les plus sauvages) sont plus propres que le 

verger du roi. 
Tes champs et tes vallons sont plus propres que le 

jardin du roi. 
Dans tes champs les plus étendus je ne vois pas une 

seule mauvaise herbe. 
Peuple laborieux j'ai beau regarder tes champs sont 

purs comme un beau jardin. 
Et tes vallons au loin qui se recourbent mollement. 
Pleins de fécondité. Bien gonûés sous la main. Avec 

des recreux de secret. 
Peuple diligent la charrue et la herse et le rouleau, la 

bêche et le râteau et la pioche et la houe et le plantoir 

et le cordeau 
Ne s'ennuient pas dans tes mains. 
Ne chôment pas dans tes mains. 
Tu n'as pas peur d'y toucher. Tu ne les regardes pas 

de loin avec des cérémonies. 
Mais la charrue et la herse et le rouleau et la pelle et la 

pioche et la bêche et la houe. 
Tu en fais des bonnes honnêtes ouvrières, des outils 

d'honnête homme. 
Tu n'as pas peur de les approcher. 

i85 



le porche 

La paume de ta main polit le manche de l'outil, lui 
donne un beau luisant de bois. 

Le manche de l'outil polit la paume de ta main, lui 
donne un beau luisant de cuir 

Jaune. 

Tes outils tu en fais des outils alertes. Des outils dili- 
gents. Des outils honnêtes. 

Des outils qui vont vite. Et ils sont bien emmanchés. 

Peuple premier, tu es le premier dans le potager. 

Le premier dans le verger. Le premier dans le jardin. 

Le premier dans le champ. 

Tu es le seul dans tout cela. 

Tu fais pousser les plus beaux légumes et les plus beaux 
fruits. 

Tu cueilles les plus beaux légumes, tu cueilles les plus 
beaux fruits. 

Tu cueilles les plus belles feuilles mêmes. 

C'est toi qui couches les plus belles jonchées de feuil- 
lages 

Aux pieds des trois Théologales. 

Aux pieds graves de ma fille la Foi tu couches les plus 
beaux, les plus sérieux feuillages 

Jonchés, couchés. 

Aux pieds saignants de mon ardente fille, de ma fille la 
Charité tu couches les plus beaux, les plus tendres 
feuillages 

Jonchés, couchés 

Les plus frais au pied. 

Si frais que la fraîcheur vous en remonte au cœur et 
jusqu'aux lèvres 

Sèches. Feuillages frais 

186 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Et qui sont comme un baume au cœur endolori. 

Car ils sont comme un baume au pied endolori 

Au pied saignant, au pied ensanglanté. Aux pieds de 
Cendrillon de cette enfant ma petite Espérance 

Peuple tu jettes les plus jaillissants feuillages 

Jonchés, couchés. Des feuillages plein les rues. Et aux 
pieds des grandes Processions, 

Peuple, et aux pieds du grand Saint-Sacrement, 

Aux pieds du Très Grand peuple tu sèmes les roses de 
France. 

Peuple qui couches aux pieds des grandes Processions 

Les plus grandes Fleurs, les plus grandes Feuilles. 

Les plus belles, les plus grandes fleurs de la terre char- 
nelle. 

Les plus grandes fleurs du monde 

Terrestre. 

Les plus grandes fleurs de terre et d'âme. 

Les plus grandes fleurs de race et de terre. 

Nourries d'eau. 

Et de terre. 

Peuple qui as fait de ton royaume un jardin. 

Jardinier du roi. Royaume du roi. 

Peuple qui as fait de tes champs un jardin. 

Peuple qui sans compter aux pieds du Très Haut 

Jettes les fleurs, jettes les âmes. 

Sachant qu'il en poussera toujours. 

Que tu en feras toujours pousser. 

Peuple, peuple, le seul qui ne comptes jamais avec 
moi. 

Peuple du roi, peuple roi, je te le dis, je te prendrai au 
roi. 

187 



le porche 

Moi aussi je suis roi je te prendrai au roi pour mon 

royaume. 
Jardinier du roi je te prendrai au roi 
Le jour du Courormement 
Pour dessiner mes jardins 
Dans mon royaume de Paradis. 
Peuple je te ferai mon peuple jardinier. 
Peuple ami du cordeau et du plantoir. 
Et tu me feras de ces belles roses de France. 
Et de ces beaux lys blancs de France 
Qui portent un col non ployé. 



Peuple de pépiniéristes, pays de roseraies, peuple 
scrupuleux. 

Peuple patient, qui as la patience (et le goût) de 
désherber. 

Peuple qui ne cesses point de désherber. Plus vite et 
plus constant et plus infatigable que la nature même. 

Plus penché sur la terre, plus courbé, plus penché à 
désherber, toi qui vas plus vite et qui est plus con- 
stant et plus infatigable à désherber 

Que la mauvaise herbe à pousser (et ce n'est pas peu 
dire) 

Que la mauvaise nature même à faire pousser la mau- 
vaise herbe 

Peuple qui suffis plus à arracher la mauvaise herbe 
que la mauvaise nature à la faire pousser. 

(Et ce n'est pas peu dire. Si quelqu'un le sait, c'est 
moi). 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Peuple plus opiniâtre, plus patient, plus recommençant 

que la mauvaise nature même 
Quand je regarde les champs j'ai beau regarder je n'y 

vois pas une mauvaise herbe. 
Ni un chardon pour les ânes. Ni cette ivraie que mon 

Fils nommait la zizanie 
Et qui lui servit beaucoup pour ses similitudes. Un 

homme avait deux fils. 
Et que vous autres vous nommez de l'ivraie et du 

chiendent. 
Peuple laborieux quand je regarde tes champs. 
Ni dans tes moissons cette affreuse maladie. 
Quand les blés ont la maladie. Et surtout les seigles. 
Cet ergot, cette carie du seigle, cette affreuse 
Pourriture sèche qui empoisonne 
Qui ose empoisonner le pain même. 

Quand je regarde vos champs. Français, 

Puissiez-vous désherber ainsi 

Vos âmes aussi 

De toute cette mauvaise herbe du péché. 

De cette carie, de cette odieuse qui ronge 

Le Pain Éternel 

Peuple qui jettes par brassées 

Les beaux lys de France au col non ployé. 

Couchés, 

Jonchés, 

Fauchés, 

Aux pieds de la Très Sainte et de l'Immaculée. 

189 porche. — 11. 



le porche 



Voyez cette petite, dit Dieu, comme elle marche. 

Elle sauterait à la corde dans une procession. 

Elle marcherait, elle avancerait en sautant à la corde, 

par quelque gageure. 
Tellement elle est heureuse 
(Seule de toutes) 

Et tellement elle est sûre de ne jamais se fatiguer. 
Les enfants marchent tout à fait comme des petits 

chiens. 
(D'ailleurs ils jouent aussi comme les petits chiens) 
Quand un petit chien se promène avec ses maîtres 
Il va, il vient. Il repart, il revient. Il va en avant, il 

revient. 
Il fait vingt fois le chemin. 
Vingt fois le trajet. 

C'est qu'en effet il ne va pas quelque part. 
Ce sont les maîtres qui vont quelque part. 
Lui il ne va nulle part. 
Et ce qui l'intéresse, c'est précisément de faire le 

chemin. 
Pareillement les enfants. Quand vous faites une course 

avec vos enfants 
Une commission 
Ou quand vous allez à la messe ou aux vêpres avec vos 

enfants 
Ou au salut 
Ou entre messe et vêpres quand vous allez vous 

promener avec vos enfants 

190 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Ils trottent devî^it vous comme des petits chiens. Ils 
avancent, ils reculent. Ils vont, ils viennent. Ils 
s'amusent. Ils sautent. 

Ils font vingt fois le trajet. 

C'est qu'en effet ils ne vont pas quelque part. 

Ça ne les intéresse pas d'aller quelque part. 

Ils ne vont nulle part. 

Ce sont les grandes personnes qui vont quelque part 

Les grandes personnes, la Foi, la Charité. 

Ce sont les parents qui vont quelque part. 

A la messe, aux vêpres, au salut. 

A la rivière, à la forêt. 

Aux champs, au bois, au travail. 

Qui s'efforcent, qui se travaillent pour aller quelque part 

Ou même qui vont se promener quelque part. 

Mais les enfants ce qui les intéresse ce n'est que de 
faire le chemin. 

D'aller et de venir et de sauter. D'user le chemin avec 
leurs jambes. 

De n'en avoir jamais assez. Et de sentir pousser leurs 
jambes. 

Ils boivent le chemin. Ils ont soif du chemin. Ils n'en 
ont jamais assez. 

Ils sont plus forts que le chemin. Ils sont plus forts que 
la fatigue. 

Ils n'en ont jamais assez (Ainsi est l'espérance) Ils cou- 
rent plus vite que le chemin. 

Ils ne vont pas, ils ne courent pas pour arriver. Ils 
arrivent pour courir. Ils arrivent pour aller. Ainsi est 
l'espérance. Ils ne ménagent pas leurs pas. L'idée ne 
leur viendrait même pas 

191 



le porche 

De ménager quoi que ce fût. 

Ce sont les grandes personnes qui ménagent. 

Hélas elles sont bien forcées. Mais l'enfant Espérance 

Ne ménage jamais rien. 

Ce sont les parents qui ménagent. Triste vertu, hélas 
qu'ils ne s'en fassent point une vertu. 

Ils sont bien forcés. Si solide que soit ma fille la Foi, 

Ferme comme un roc elle est bien forcée de ménager. 

Si ardente que soit ma fille la Charité 

Brûlante comme un beau feu de bois 

Qui réchauffe le pauvre dans la cheminée 

Le pauvre et l'enfant et le mourant de faim, 

Elle est bien forcée de ménager. 

La seule enfant Espérance 

Est la seule qui ne ménage jamais rien. 

Elle ne ménage pas ses pas, la petite bougresse, elle ne 
ménage pas les nôtres. 

Gomme elle ne ménage point les fleurs et les feuilles 
aux grandes Processions, 

Et les roses de France et les beaux lys de France 

Au col non ployé, 

Ainsi dans la petite, dans la longue procession, dans la 
dure procession de la vie elle ne ménage rien 

Ni ses pas ni les nôtres 

Dans l'ordinaire, dans la grise, dans la commune pro- 
cession 

De tous les jours 

(Car ce n'est pas tous les jours la Fête-Dieu). 

Elle ne ménage pas ses pas, et comme elle nous traite 
comme elle 

Elle ne ménage pas non plus les nôtres. 

192 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Elle ne se ménage pas; et pareillement, ensemble elle 

ne ménage pas non plus les autres. 
Elle nous fait recommencer vingt fois la même chose. 
Elle nous fait aller vingt fois au même endroit. 
Qui est généralement un endroit de déception 
(Terrestre). 
Ça lui est bien égal. Elle est comme une enfant. Elle est 

une enfant. 
Ça lui est bien égal de faire marcher les grandes per- 
sonnes. 
La sagesse terrestre n'est point son affaire. 
Elle ne calcule point comme nous. 
Elle calcule, ou enfin elle ne calcule pas, elle compte 

(sans s'en apercevoir) comme une enfant. 
Comme une qui a toute la vie devant soi. 
Ça lui est bien égal de nous faire marcher. 
Elle croit, elle compte que nous sommes comme elle. 
Elle ne ménage point nos peines. Et nos travails. Elle 

compte 
Que nous avons toute la vie devant nous. 
Comme elle se trompe. Comme elle a raison 
Car n'avons-nous point toute la Vie devant nous. 
La seule qui compte. Toute la vie Éternelle. 
Et le vieillard n'a-t-il pas autant de vie devant soi que 

l'enfant au berceau. 
Sinon plus. Car pour l'enfant au berceau la Vie 

éternelle, 
La seule qui compte est masquée par cette misérable 

vie 
Qu'il a devant lui. D'abord. Qui est devant. Par cette 

misérable vie terrestre. 

193 



le porche 

Il faudra qu'il traverse. Il faudra qu'il passe par toute 

cette misérable vie terrestre 
Avant d'arriver, avant d'atteindre, pour atteindre à 

la Vie 
A la seule vie qui compte. Mais le vieillard il a de la 

chance. 
Prudent il a mis derrière lui cette misérable vie 
Qui lui masquait la Vie éternelle 
A présent il est débarrassé. Il a mis derrière lui ce qui 

était devant. 
Il voit clair. Il est plein de vie. Entre la vie et lui il n'y 

a plus rien. Il est au bord de la lumière. 
Il est sur le rivage même. Il est à plein. Il est au bord 

de la vie éternelle. 
On a bien raison de dire que les vieillards sont prudents. 
Ainsi comme cette enfant avait raison de compter 
Que nous sommes comme elle. 
Que nous avons toute la vie devant nous. 
Nous l'avons autant qu'elle. Que lui importe 
De nous faire faire vingt fois le même trajet. 
Elle a raison. Ce qui importe 
(Et de nous faire aller vingt fois au même endroit 
Qui est généraleuient un endroit de déception 
Terrestre) ce qui importe 
Ce n'est pas d'aller ici ou là, ce n'est pas d'aller quelque 

part 
D'arriver quelque part 
Terrestre. C'est d'aller, d'aller toujours, et (au contraire) 

de ne pas arriver. 
C'est d'aller petitement dans la petite procession des 

jours ordinaires, 

194 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Grande pour le salut. Les jours vont en procession 
Et nous nous allons en procession dans les jours. Ce 

qui importe 
C'est d'aller. D'aller toujours. Ce qui compte. Et comme 

on va. 
C'est le chemin qu'on fait. C'est le trajet lui-même. Et 

comme on le fait. 
Vous faites vingt fois le même chemin terrestre. Pour 

aboutir vingt fois. 
Et vingt fois vous aboutissez, vous parvenez, vous 

atteignez 
Péniblement, laborieusement, difficilement, 
Peineusement 

Au même point de déception 
Terrestre. 
Et vous dites : Cette petite Espérance m'a encore 

trompé. 
J'aurais dû me méfier. C'est la vingtième fois qu'elle 

me trompe. 
La sagesse (terrestre) n'est point son fait. 
Je ne la croirai plus jamais. (Vous la croirez encore,^ 

vous la croirez toujours). 
On ne m'y prendra plus jamais. — Sots que vous êtes. 
Qu'importe cet endroit où vous vouliez aller. 
Où vous croyiez aller. 

Voyons, vous n'êtes pas des enfants, vous saviez bien 
Que ce point où vous alliez serait un point de déception 
Terrestre. Qu'il en était un d'avance. Alors pourquoi y 

êtes-vous allé. 
Parce que vous comprenez très bien le manège de cette 

petite 

195 



le porche 

Espérance. 

Pourquoi suivez- vous toujours cette enfant de déception. 

Pourquoi donnez-vous les mains au manège de cette 

petite. 
Toujours, et la vingtième fois plus premièrement que la 

première. 
Pourquoi y allez-vous de vous-mêmes. 
Toujours, et la vingtième fois plus couramment que la 

première. 
C'est qu'au fond vous savez très bien ce qu'elle est. 
Ce qu'elle fait. Et qu'elle nous trompe. 
Vingt fois. 

Parce qu'elle est la seule qui ne nous trompe pas. 
Et qu'elle nous déçoit 
Vingt fois 
Toute la vie 

Parce qu'elle est la seule qui ne déçoit pas 
Pour la Vie. 

Et c'est ainsi qu'elle est la seule à ne point nous décevoir. 
Car ces vingt fois qu'elle nous fait faire le même chemin 
Sur terre pour la sagesse humaine ce sont vingt fois 

qui se redoublent 
Qui se recommencent, qui sont la même 
Qui sont vingt fois vaines, qui se superposent 
Parce qu'elles conduisaient par le même chemin 
Au même endroit, parce que c'était le même chemin. 

Mais pour la sagesse de Dieu 
Rien n'est jamais rien. Tout est nouveau. Tout est 

autre. 
Tout est différent. 
Au regard de Dieu rien ne se recommence. 

196 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Ces vingt fois qu'elle nous a fait faire le même chemin 

pour arriver au même point 
De vanité. 
Pour le regard humain c'est le môme point, c'est le 

même chemin, ce sont les vingt mêmes fois. 
Mais c'est cela qui trompe. 

C'est cela qui est le faux calcul et le faux compte 
Étant le compte humain. 
Et voici ce qui ne déçoit point : Ces vingt fois ne sont 

pas la même. Si ces vingt fois sont vingt fois 

d'épreuve(s) et si ce chemin est un chemin de sainteté 
Sur le même chemin la deuxième fois fait le double de 

la première 
Et la troisième en fait le triple et la vingtième en fait le 

vingtupie. 
Qu'importe d'arriver ici ou là, et toujours au même 

endroit 
Qui est un endroit de déception 
Terrestre. 
C'est le chemin qui importe, et quel chemin on fait, et 

quel étant on le fait 
Gomment on le fait. 
C'est le trajet seul qui importe. 
Si le chemin est un chemin de sainteté 
Au regard de Dieu, un chemin d'épreuves 
Celui qui l'a fait deux fois est deux fois plus saint 
Au regard de Dieu et celui qui l'a fait trois fois 
Trois fois plus saint et celui qui l'a fait 
Vingt fois vingt fois plus saint. C'est comme ça que 

Dieu compte. 
C'est comme ça que Dieu voit. 

197 



le porche 

Le même chemin, deuxième n'est plus le même. 
Tous les jours, dites-vous, tous vos jours sont les 

mêmes 
Sur terre, sont le même. 
Partant des mêmes matins vous acheminent aux mêmes 

soirs. 
Mais ils ne vous conduisent point aux mêmes soirs 

éternels. 
Tous les jours, dites-vous, se ressemblent. — Oui, tous 

les jours terrestres. 
Mais rassurez-vous, mes enfants, ils ne ressemblent 

point 
Au dernier jour, à celui qui ne ressemble à nul autre. 
Tous les jours, dites-vous, se recommencent. — Non ils 

s'ajoutent 
Au trésor éternel des jours. 
Le pain de chaque jour au pain de la veille. 
La souffrance de chaque jour 
(Quand même elle recommencerait la souffrance de la 

veille) 
Au trésor éternel des souffrances. 
La prière de chaque jour 

(Quand même elle recommencerait la prière de la veille) 
Au trésor éternel des prières. 
Le mérite de chaque jour 

(Quand même il recommencerait le mérite de la veille) 
Au trésor éternel des mérites. 
Sur terre tout se recommence. Dans la même matière. 

Mais au ciel tout compte 
Et tout s'additionne. La grâce de chaque jour 
(Quand même elle recommencerait la grâce de la veille) 

198 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Au trésor éternel des grâces. Et c'est pour cela que la 

jeune Espérance 
Seule ne ménage rien. Quand Jésus travaillait chez son 

père 
Tous les jours il faisait la même journée. 
Il n'avait pas ime seule histoire 
Excepté une fois. 

C'est pourtant le tissu, dans ces mêmes jours, 
C'est le réseau de ces mêmes journées 
Qui constitue, qui éternellement constitue 
la Vie admirable de Jésus avant sa prédication 
Sa vie privée 

Sa vie parfaite, sa vie modèle. 
Celle qu'il offre en exemple, en Modèle inimitable à 

imiter 
A tout le monde, sans aucune exception, ne laissant 

qu'à quelques-uns 
A quelques rares élus (et encore c'est en outre et non 

pas au contraire) 
Les exemples de sa vie publique à imiter 
Les modèles inimitables de sa Prédication 
Et de sa Passion et de sa Mort. 
(Et de sa Résurrection). 

Pareillement, ensemble avec lui, à l'imitation de lui 
Sur terre, sur nos chemins de la terre nos pas effacent 

nos pas. 
Car les chemins de la terre ne peuvent pas garder 

plusieurs couches de traces. 
Mais les chemins du ciel gardent éternellement toutes 

couches de traces 
Toutes traces de pas. 

199 



le porche 

Sur nos chemins de la terre il n'y a qu'une seule 

matière, la terre, 
Nos chemins de la terre ne sont jamais faits que de la 

même terre. 
Et c'est elle qui sert tout le temps, et elle ne peut servir 

qu'une fois 
A la fois. 

C'est la même terre qui sert tout le temps. 
Elle ne garde jamais qu'une couche de traces à la fois. 
Pour en recevoir une il faut qu'elle en sacrifie une autre. 
La précédente. Toujours la précédente. 
Une trace efface l'autre. Un pas efface un pas. Un pied 

efface un pied. 
C'est pour cela que nous disons que nous faisons le 

même chemin. 
C'est que ce même chemin est un chemin, un même 

chemin de la même terre. 
Dans la même terre. 
Mais les chemins du ciel reçoivent éternellement des 

empreintes 
Neuves. 
Et celui qui passe à la onzième heure dans les chemins 

du ciel (Un homme avait deux fils) 
Pour aller à son travail et celui qui revient de son 

travail 
Imprime dans le sol une empreinte neuve 

éternelle 
Qui est son empreinte propre et éternellement il laisse 
Intactes les empreintes de tous ceux 
Qui sont passés avant lui. Qui sont passés depuis la 

première heure. 

200 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Et même et pareillement 

Intactes ses propres empreintes à lui 

Qui est passé avant lui. 

C'est le miracle même du ciel, le miracle de tous les 
jours du ciel, mais sur terre 

Celui qui suit efface les traces de celui qui précède. 

Les pas effacent les pas 

Dans le même sable. 

Celui qui marche derrière efface les pas de celui qui 
marche devant. 

Et nous-mêmes quand nous faisons, 

Quand nous recommençons vingt fois le même chemin, 

Quand \'ingt fois nous nous marchons derrière nous- 
mêmes, 

Nous-mêmes nous effaçons la trace de nos (propres) 
pas. 

De nos anciens pas. 

C'est pourtant ce que Jésus a fait 

Trente ans. 

A son imitation c'est pourtant ce que Jésus, ce que Dieu 
nous demande 

A ceux qui n'ont point reçu de vocations propres 

Publiques. 

Et même aux autres. 

A nous qui n'avons point reçu de vocations propres 

Extraordinaires, 

Publiques, 

Toute la vie. 

Et même à ceux qui ont reçu des vocations propres 

Extraordinaires 

Publiques 

aoi 



le porche 

Pendant toute leur vie privée, et même ailleurs, et même 

après 
Pendant les trente ans de leur vie privée, et même en 

autre temps 
Car dans la vie publique même les jours ressemblent 

aux jours. 
Partant des mêmes matins vers les acheminements des 

mêmes soirs. 
Car dans toute vie il y a bien peu de jours qui ne res- 
semblent pas à tous les jours. 
Mais tous ces jours comptent. Dans la vie même de 

Jésus, dans la vie publique même 
Dans la prédication combien de jours n'étaient-ils pas 

les mêmes. 
Combien de prédications n'étaient-elles pas les mêmes 

et temporellement ne se recommençaient-elles pas. 
Il n'y a eu qu'un jour de l'Institution de la Gène. Et un 

jour de la Gruciûxion. Et un jour de la Résurrection. 
(Et il n'y aura qu'un jour du Jugement). 
Pendant trente et pendant trois ans tous les autres jours 

se ressemblaient. 
Mais tous ces jours comptent. Car sur terre vingt fois 

nous effaçons nos propres traces 
Et nous faisons vingt chemins qui se superposent le 

même. 
Mais dans le ciel ils ne se superposent point. Ils se 

mettent bout à bout. Et ils font le pont 
Qui nous fait arriver de l'autre côté. 
Un seul était trop court. Un seul chemin. Mais vingt 

bout à bout 
(Bien que chacun des vingt soit le même que l'autre) 

202 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Sont assez longs. Ainsi quand nous disons que l'espé- 
rance nous trompe. 

Et quand en même temps secrètement dans notre cœur 
nous nous taisons ses complices 

Pour qu'elle nous trompe, 

Au fond nous savons très bien ce que tout cela veut 
dire. 

Et que cette sourde complicité que nous avons avec elle 

Pour qu'elle nous trompe 

Est ce que nous avons en nous 

De plus agréable à Dieu. 

Or elle nous traite comme elle. 

Gomme elle se traite elle-même. 

Comme si nous étions comme elle. 

C'est-à-dire comme si nous étions infatigables. 

Et elle nous fait faire vingt fois ce chemin. 

Qui n'est pas le même. 

Comme si nous étions infatigables. 

Les enfants ne pensent même pas à la fatigue. 

Ils courent comme des petits chiens. Ils font le chemin 
vingt fois. 

Et par conséquent vingt fois plus de chemin qu'il n'en 
faut. 

Qu'est-ce que ça leur fait. Ils savent bien que le soir 

(Mais ils n'y pensent pas) 

Ils tomberont de sommeil 

Dans leur lit ou même à table 

Et que le sommeil est la fin de tout. 

Voilà leur secret, voilà le secret d'être infatigable. 

Infatigable comme les enfants. 

Infatigable comme l'enfant Espérance. 

ao3 



le porche 

Et de recommencer toujours le lendemain. 

Les enfants ne peuvent pas marcher, mais ils savent 

très bien courir. 
L'enfant ne pense pas même, ne sait pas qu'il dormira 

le soir. 
Que le soir il tombera de sommeil. C'est pourtant ce 

sommeil 
Toujours prêt, toujours disponible, toujours présent, 
Toujours en dessous, comme une bonne réserve. 
Celui d'hier et celui de demain, comme une bonne 

nourriture d'être, 
Comme un renforcement d'être, comme une réserve 

d'être, 
Inépuisable. Toujours présente. 
Celui de ce matin et celui de ce soir 
Qui lui met cette force dans les jarrets. 
Ce sommeil d'avant, ce sommeil d'après 
C'est ce même sommeil sans fond 
Continu comme l'être même 
Qui passe d'une nuit à une nuit, d'une nuit à l'autre, 

qui continue d'une nuit à l'autre 
En passant par dessus les jours 
En ne laissant les jours que comme des jours, comme 

des ouvertures. 
C'est ce même sommeil où les enfants ensevelissent 

leur être 
Qui leur maintient, qui leur fait tous les jours ces 

jarrets nouveaux, 
Ces jarrets neufs. 
Et ce qu'il y a dans des jarrets neufs : ces âmes 

neuves. 

204 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Ces âmes nouvelles, ces âmes fraîches. 

Fraîches le matin, fraîches à midi, fraîches le soir. 

Fraîches comme les roses de France. 

Ces âmes au col non ployé. Voilà le secret d'être 

infatigables. 
C'est de dormir. Pourquoi les hommes n'en usent- 
ils pas. 
J'ai donné ce secret à tout le monde, dit Dieu. Je ne l'ai 

pas vendu. 
Celui qui dort bien, vit bien. Celui qui dort, prie. 

(Aussi celui qui travaille, prie. Mais il y a temps pour 

tout. Et le sommeil et le travail 
Et le travail et le sommeil sont les deux frères. Et ils 

s'entendent très bien ensemble. 
Et le sommeil conduit au travail et le travail conduit 

au sommeil. 
Celui qui travaille bien dort bien, celui qui dort bien 

travaille bien. 



Il faut, dit Dieu, qu'il y ait une accointance, 

Qu'il se soit passé quelque chose 

Entre ce royaume de France et cette petite Espérance. 

Il y a là un secret. Ils y réussissent trop bien. Pourtant 

on me dit 
Qu'il y a des hommes qui ne dorment pas. 
Je n'aime pas celui qui ne dort pas, dit Dieu. 
Le sommeil est l'ami de l'homme. 
Le sommeil est l'ami de Dieu. 
Le sommeil est peut-être ma plus belle création. 

20a porche. — la 



le porche 

Et moi-même je me suis reposé le septième jour. 
Celui qui a le cœur pur, dort. Et celui qui dort a le 

cœur pur. 
C'est le grand secret d'être infatigable comme un 

enfant. 
D'avoir comme un enfant cette force dans les jarrets. 
Ces jarrets neufs, ces âmes neuves 
Et de recommencer tous les matins, toujours neuf, 
Comme la jeune, comme la neuve 
Espérance. Or on me dit qu'il y a des hommes 
Qui travaillent bien et qui dorment mal. 
Qui ne dorment pas. Quel manque de confiance en moi. 
C'est presque plus grave que s'ils ti-availlaient mal 

mais dormaient bien. 
Que s'ils ne travaillaient pas mais dormaient, car la 

paresse 
N'est pas un plus grand péché que l'inquiétude 
Et même c'est un moins grand péché que l'inquiétude 
Et que le désespoir et le manque de confiance en moi. 
Je ne parle pas, dit Dieu, de ces hommes 
Qui ne travaillent pas et qui ne dorment pas. 
Ceux-là sont des pécheurs, c'est entendu. C'est bien 

fait pour eux. Des grands pécheurs. Ils n'ont qu'à 

travailler . 
Je parle de ceux qui travaillent et qui ne dorment pas. 
Je les plains. Je parle de ceux qui travaillent, et qui 

ainsi 
En ceci suivent mon commandement, les pauvres 

enfants. 
Et qui d'autre part n'ont pas le courage, n'ont pas la 

confiance, ne doi*ment pas. 

ao6 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Je les plains. Je leur en veux. Un peu. Ils ne me font 

pas confiance. 
Comme l'enfant se couche innocent dans les bras de sa 

mère ainsi ils ne se couchent point 
Innocents dans les bras de ma Providence. 
Ils ont le courage de travailler. Ils n'ont pas le courage 

de ne rien faire. 
Ils ont la vertu de travailler. Ils n'ont pas la vertu de 

ne rien faire. 
De se détendre. De se reposer. De dormir. 
Les malheureuX^ils ne savent pas ce qui est bon. 
Ils gouvernent très bien leurs affaires pendant le 

jour. 
Mais ils ne veulent pas m'en confier le gouvernement 

pendant la nuit. 
Gomme si je n'étais pas capable d'en assurer le gouver- 
nement pendant une nuit. 
Celui qui ne dort pas est infidèle à l'Espérance. 
Et c'est la plus grande infidélité. 
Parce que c'est l'infidélité à la plus grande Foi. 
Pauvres enfants ils administrent dans la journée leurs 

affaires avec sagesse. 
Mais le soir venu ils ne se résolvent point, 
Ils ne se résignent point à en confier le gouvernement à 

ma sagesse 
L'espace d'une nuit à m'en confier le gouvernement. 
Et l'administration et tout le gouvernement. 
Comme si je n'étais pas capable, peut-être, de m'en 

occuper up peu. 
D'y veiller. 
De gouverner et d'administrer et tout le tremblement. 

207 



le porche 

J'en administre bien d'autres, pauvres gens, je gouverne 

la création, c'est peut-être plus difficile. 
Vous pourriez peut-être sans grand(s) dommage(s) me 

laisser vos affaires en mains, hommes sages. 
Je suis peut-être aussi sage que vous. 
Vous pourriez peut-être me les remettre l'espace d'une 

nuit. 
L'espace que vous dormiez 
Enfin 
Et le lendemain matin vous les retrouveriez peut-être 

pas trop abîmées. ^ 

Le lendemain matin elles ne seraient peut-être pas 

plus mal. 
Je suis peut-être encore capable de les conduire un peu. 

Je parle de ceux qui travaillent 
Et qui ainsi en ceci suivent mon commandement. 
Et qui ne dorment pas, et qui ainsi en ceci 
Refusent tout ce qu'il y a de bon dans ma création, 
Le sommeil, tout ce que j'ai créé de bon, 
Et aussi refusent tout de même ici mon commandement 

même. 
Pauvres enfants quelle ingratitude envers moi 
Que de refuser un aussi bon, 
Un aussi beau commandement. 
Pauvres enfants ils suivent la sagesse humaine. 
La sagesse humaine dit Ne remettez pas au lendemain 
Ce que vous pouvez faire le jour même. 
Et moi je vous dis Celui qui sait remettre au lendemain 
Est celui qui est le plus agréable à Dieu. 
Celui qui dort comme un enfant 
Est aussi celui qui dort comme ma chère Espérance. 

208 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Et moi je vous dis Remettez à demain 

Ces soucis et ces peines qui aujourd'hui vous rongent 

Et aujourd'hui pourraient vous dévorer. 

Remettez à demain ces sanglots qui vous étouffent 

Quand vous voyez le malheur d'aujourd'hui. 

Ces sanglots qui vous montent et qui vous étranglent. 

Remettez à demain ces larmes qui vous emplissent les 

yeux et la tête. 
Qui vous inondent. Qui vous tombent. Ces larmes qui 

vous coulent. 
Parce que d'ici demain, moi, Dieu, j'aurai peut-être 

passé. 
La sagesse humaine dit : Malheureux qui remet à 

demain. 
Et moi je dis Heureux, heureux qui remet à demain. 
Heureux qui remet. C'est-à-dire Heureux qui espère. Et 

qui dort. 
Et au contraire je dis Malheureux. 
Malheureux celui qui veille et ne me fait pas confiance. 
Quelle défiance de moi. Malheureux celui qui veille. Et 

traîne. 
Malheureux celui qui traîne sur les soirs et sur ses nuits. 
Sur les avancées du soir et sur les tombées de la nuit. 
Comme une traînée d'escargot sur ces belles avancées. 
Mes créatures. 

Comme une traînée de limace sur ces belles tombées. 
Mes créatures, ma création. 
Les lents ressouvenirs des soucis quotidiens. 
Les cuissons, les morsures. 
Les traces sales des soucis, des amertumes et des 

inquiétudes. 

209 porche. — 12. 



le porche 

Des peines. 

Les traces de limaces. Sur les fleurs de ma nuit. 

En vérité je vous le dis celui-là fait offense 

A ma chère Espérance. 

Qui ne veut point me confier le gouvernement de sa vie. 

Pendant qu'il dormirait. 

Le sot. 

Qui ne veut point me confier le gouvernement de sa 
nuit. 

Gomme si je n'avais pas fait mes preuves. 

Qui ne veut pas me confier le gouvernement d'une nuit 
de lui. 

Comme si plus d'un. 

Qui avait laissé ses affaires très mauvaises en se cou- 
chant. 

Ne les avait pas trouvées très bonnes en se levant. 

Parce que peut-être j'avais passé par là. 



Les nuits se suivent et se tiennent et pour l'enfant les 
nuits sont continues et elles sont le fond de son être 
même. 
C'est là qu'il retombe. Elles sont le fond même de sa 

vie. 
EUes sont son être même. La nuit est l'endroit, la nuit 

est l'être où il se baigne, où il se nourrit, où il se 

crée, où il se fait. 
Où il fait son être. 
Où il se refait. 



DE LA DEUXIEME VERTU 

La nuit est l'endroit, la nuit est l'être où il se repose, 

où il se retire, où il se recueille. 
Où il rentre. Et il en sort frais. La nuit est ma plus 

belle création. 
Or pourquoi l'homme n'en use-t-il pas. On me dit qu'il 

y a des hommes qui ne dorment pas la nuit. 
La nuit est pour les enfants et pour ma jeune 
Espérance ce qu'elle est réellement. Ce sont les enfants 

qui voient et qui savent. C'est ma jeune espérance 
Qui voit et qui sait. Ce que c'est que l'être. 
Ce que c'est que cet être la nuit. C'est la nuit qui est 

continue. 
Les enfants ssavent très bien. Les enfants voient très 

bien. 
Et ce sont les jours qui sont discontinus. Ce sont les 

jours qui percent, qui rompent la nuit 
Et nullement les nuits qui interrompent le jour. 
C'est le jour qui fait du bruit à la nuit. 
Autrement elle dormirait. 
Et la solitude, et le silence de la nuit est si beau et si 

grand 
Qu'il entoure, qu'il cerne, qu'il ensevelit les jours mêmes. 
Qu'il fait une bordure auguste aux agitations des jours. 
Les enfants ont raison, ma petite Espérance a raison. 

Toutes les nuits ensemble 
Se rejoignent, se joignent comme une belle ronde, 

comme une belle danse 
De nuits qui se tiennent par la main et les maigres 

jours 
Ne font qu'une procession qui ne se tient pas par la 

main. 



211 



le porche 

Les enfants ont raison, ma petite Espérance a raison. 

Les nuits toutes ensemble 
Se rejoignent, se joignent par dessus les bords des 

jours, se tendent la main 
Par dessus les jours, font une chaîne et plus qu'une 

chaîne. 
Une ronde, une danse, les nuits se prennent la main 
Par dessus le jour, du matin au soir 
Du bord du matin à celui du soir, se penchant l'une 

vers l'autre. 
Celle qui descend du jour précédent se penche en 

arrière 
Celle qui monte 
Du jour suivant 
Se penche en avant 

Et les deux se joignent, joignent leurs mains. 
Joignent leur silence et leur ombre 
Et leur piété et leur auguste solitude 
Par dessus les bords difficiles 
Par dessus les bords du laborieux jour. 
Et toutes ensemble, ainsi se tenant la main. 
Débordant par dessus les bords, les poignets liés 
Aux poignets toutes les nuits l'une après l'autre 
Ensemble forment la nuit et les jours l'un après l'autre 
Ensemble ne forment pas le jour. Car ils ne sont jamais 

que des maigres jours 
Qui ne se donnent pas la main. Or de même que la vie 
Terrestre 
En grand (si je puis dire) n'est qu'im passage entre 

deux bords 
Une ouverture entre la nuit d'avant et la nuit d'après 

212 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Un jour 

Entre la nuit de ténèbres et la nuit de lumière 

Ainsi en petit chaque jour n'est qu'une ouverture. 

Un jour. 

Non pas seulement entre la nuit d'avant et la nuit 

d'après. 
Entre les deux bords. 
Mais comme les enfants le voient, comme les enfants le 

sentent, et ma jeune Espérance, comme les enfants le 

savent, 
Dans la nuit, dans une seule et même, 
Dans la seule et même nuit 
Où se retrempe l'être. 
En plein dans la nuit. 
C'est la nuit qui est continue, où se retrempe l'être, 

c'est la nuit qui fait un long tissu continu, 
Un tissu continu sans fin où les jours ne sont que des 

jours 
Ne s'ouvrent que comme des jours. 
C'est-à-dire comme des trous, dans une étoffe où il y a 

des jours. 
Dans une étoffe, dans un tissu ajouré. 
C'est la nuit qui est ma grande muraille noire 
Où les jours ne s'ouvrent que comme des fenêtres 
D'une inquiète et d'une vacillante 
Et peut-être d'une fausse lumière. 
Où les jours ne s'ouvrent que comme des jours. 
Où les jours ne s'ouvrent que comme des lucarnes. 
Car il ne faut point dire que la chaîne des temps 
Serait une chaîne sans fin 
Où la maille suit la maille, où le chaînon suit le chaînon, 

2l3 



le porche 

Où les jours et les nuits se suivraient égaux dans une 

même chaîne. 
Un chaînon blanc, un chaînon noir, la nuit accrochant 

le jour, le jour accrochant la nuit. 
Mais ils ne sont point égaux, ils n'ont point la même 

dignité dans cette chaîne. 
C'est la nuit qui est continue. C'est la nuit qui est le 

tissu 
Du temps, la réserve d'être 

Et le jour n'ouvre là dessus que par de méchantes fenê- 
tres et des poternes. 
C'est le jour qui rompt et le jour n'ouvre là dessus 
Que par de pauvres jours 
De souffrance. C'est le jour qui crève et les jours sont 

comme des îles dans la mer. 
Comme des îles interrompues qui interrompent la mer. 
Mais la mer est continue et ce sont les îles qui ont tort. 
Ainsi ce sont les jours qui ont tort et interrompus ils 

interrompent la nuit. 
Mais ils ont beau faire et eux-mêmes 
Ils baignent dans la nuit. 
Comme la mer est la réserve d'eau ainsi la nuit est la 

réserve d'être. 
C'est le temps que je me suis réservé. Tous ces jours 

fiévreux ont beau faire. 
Comme en pleine mer, en plein dans la nuit ils baignent 

en pleine nuit. 
Ce sont eux qui sont dispersés, ce sont eux qui sont 

brisés. 
Les jours sont des Sporades et la nuit est la pleine mer 
Où naviguait saint Paul 

2l4 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Et le bord qui descend de la nuit vers le jour 

Est toujours un bord qui monte 

Un bord abrupt et le bord qui remonte du jour vers la 

nuit 
Est toujours un bord qui descend. Dans la pleine nuit/ 

O nuit, ma plus belle invention, ma création auguste 

entre toutes. 
Ma plus belle créature. Créature de la plus grande 

Espérance. 
Qui donnes le plus de matière à l'Espérance. 
Qui es l'instrument, qui es la matière même et la rési- 
dence de l'Espérance. 
Et aussi, (et ainsi), au fond créature de la plus grande 

Charité. 
Car c'est toi qui berces toute la Création 
Dans un Sommeil réparateur. 
Gomme on couche un enfant dans son petit lit. 
Comme sa mère le couche et comme sa mère le borde 
Et l'embrasse (Elle n'a pas peur de le réveiller. 
Il dort tellement bien). 

Comme sa mère le borde et rit et le baise au front 
En s'amusant. 

Et lui aussi rit, lui rit en réponse en dormant. 
Ainsi, ô nuit, mère aux yeux noirs, mère universelle, 
Non plus seulement mère des enfants (c'est si facile) 
Mais mère des hommes mêmes et des femmes, ce qui 

est si difficile. 
C'est toi, nuit, qui couches et fais coucher toute la 

Création 
Dans un lit de quelques heures. 
(En attendant). Dans un lit de quelques heures 

2l5 



le porche 

Image, faible image, et promesse et avant réalisation 

du lit de toutes les heures. 
Réalisation anticipée. Promesse tenue d'avance 
En attendant le lit de toutes les heures. 
Où moi, le Père, je coucherai ma création. 
O Nuit tu es la nuit. Et tous ces jours ensemble 
Ne sont jamais le jour, ils ne sont jamais que des jours. 
Semés. Ces jours ne sont jamais que des clartés. 
Douteuses, et toi, la nuit, tu es ma grande lumière 

sombre. 
Je m'applaudis d'avoir fait la nuit. Les jours sont des 

îlots et des îles 
Qui percent et qui crèvent la mer. 
Mais il faut bien qu'ils reposent dans la mer profonde. 
Ils sont bien forcés. 

Ainsi vous autres jours vous êtes bien forcés. 
Il faut bien que vous reposiez dans la profonde nuit. 
Et toi nuit tu es la mer profonde 
Où naviguait saint Paul, non plus ce petit lac de Tibé- 

riade. 
Tous ces jours ne sont jamais que des membres 
Démembrés. Ce sont les jours qui émergent, mais il 

faut bien qu'ils soient assis dans la pleine eau. 
Dans la nuit pleine. Nuit ma plus belle invention c'est 

toi qui calmes, c'est toi qui apaises, c'est toi qui fais 

reposer 
Les membres endoloris 
Tout démanchés du travail du jour. 
C'est toi qui calmes, c'est toi qui apaises, c'est toi qui 

fais reposer 
Les cœurs endoloris 

216 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Les corps meurtris, les membres meurtris du labeur, 
les cœurs meurtris du labeur 

Et de la peine et du souci quotidien. 

O Nuit, ô ma fille la Nuit, la plus religieuse de mes 
filles 

La plus pieuse. 

De mes filles, de mes créatures la plus dans mes mains, 
la plus abandonnée. 

Tu me glorifies dans le Sommeil encore plus que ton 
Frère le Jour ne me glorifie dans le Travail. 

Car l'homme dans le travail ne me glorifie que par son 
travail. 

Et dans le sommeil c'est moi qui me glorifie moi-même 
par l'abandonnement de l'homme. 

Et c'est plus sûr, je sais mieux m'y prendre. 

Nuit tu es pour l'homme une nourriture plus nourris- 
sante que le pain et le vin. 

Car celui qui mange et boit, s'il ne dort pas, sa nourri- 
ture ne lui profite pas. 

Et lui aigrit, et lui tourne sur le cœur. 

Mais s'il dort le pain et le vin deviennent sa chair et 
son sang. 

Pour travailler. Pour prier. Pour dormir. 

Nuit lu es la seule qui panses les blessures. 

Les cœurs endoloris. Tout démanchés. Tout démembrés. 

O ma flUe aux yeux noirs, la seule de mes filles qui 
sois, qui puisses te dire ma complice. 

Qui sois complice avec moi, car toi et moi, moi par toi 

Ensemble nous faisons tomber l'homme dans le piège 
de mes bras 

Et nous le prenons un peu par une surprise. 

217 porche. — i3 



le porche 

Mais on le prend comme on peut. Si quelqu'un le sait, 
c'est moi. 

Nuit tu es une belle invention 

De ma sagesse. 

Nuit ô ma fille la Nuit ô ma fille silencieuse 

Au puits de Rébecca, au puits de la Samaritaine 

C'est toi qui puises l'eau la plus profonde 

Dans le puits le plus profond 

O nuit qui berces toutes les créatures 

Dans un sommeil réparateur. 

O nuit qui laves toutes les blessures 

Dans la seule eau fraîche et dans la seule eau profonde 

Au puits de Rébecca tirée du puits le plus profond. 

Amie des enfants, amie et sœur de la jeune Espérance 

O nuit qui panses toutes les blessures 

Au puits de la Samaritaine toi qui tires du puits le plus 
profond 

La prière la plus profonde. 

O nuit, ô ma fille la Nuit, toi qui sais te taire, ô ma fille 
au beau manteau. 

Toi qui verses le repos et l'oubli. Toi qui verses le 
baume, et le silence, et l'ombre 

O ma Nuit étoilée je t'ai créée la première. 

Toi qui endors, toi qui ensevelis déjà dans tme Ombre 
éternelle 

Toutes mes créatures 

Les plus inquiètes, le cheval fougueux, la fourmi labo- 
rieuse. 

Et l'homme ce monstre d'inquiétude. 

Nuit qui réussis à endormir l'homme 

Ce puits d'inquiétude. 

218 



DE LA DEUXIEME VERTU 
J 

A lui seul plus inquiet que toute la création ensemble. 

L'homme, ce puits d'inquiétude. 

Gomme tu endors l'eau du puits. 

O ma nuit à la grande robe 

Qui prends les enfants et la jeune Espérance 

Dans le pli de ta robe 

Mais les hommes ne se laissent pas faire. 

O ma belle nuit je t'ai créée la première. 

Et presque avant la première 

Silencieuse aux longs voiles 

Toi par qui descend sur terre un avant goût 

Toi qui répands de tes mains, toi qui verses sur terre 

Une première paix 
Avant-coureur de la paix éternelle. 

Un premier repos 
Avant-coureur du repos éternel. 

Un premier baume, si frais, une première béatitude 
Avant-coureur de la béatitude éternelle. 

Toi qui apaises, toi qui embaumes, toi qui consoles. 

Toi qui bandes les blessures et les membres meurtris. 

Toi qui endors les coeurs, toi qui endors les corps 

Les coeurs endoloris, les corps endoloris. 

Courbaturés, 

Les membres rompus, les reins brisés 

De fatigue, de soucis, des inquiétudes 

Mortelles, 

Des peines, 

Toi qui verses le baume aux gorges déchirées d'amer- 
tume 

Si frais 

O ma fille au grand cœur je t'ai créée la première 

219 



le porche 

Presque avant la première, ma fille au sein immense 

Et je savais bien ce que je faisais. 

Je savais peut-être ce que je faisais. 

Toi qui couches l'enfant au bras de sa mère 

L'enfant tout éclairé d'une ombre de sommeil 

Tout riant en dedans, tout riant secret d'une confiance 
en sa mère. 

Et en moi, 

Tout riant secret d'un pli des lèvres sérieux 

Toi qui couches l'enfant tout en dedans gonflé, débor- 
dant d'innocence 

Et de confiance 

Au bras de sa mère. 

Toi qui couchais l'enfant Jésus tous les soii's 

Au bras de la Très Sainte et de l'Immaculée. 

Toi qui es la sœur tourière de l'espérance. 

O ma fille entre toutes première. Toi qui réussis même. 

Toi qui réussis quelquefois 

Toi qui couches l'homme au bras de ma Providence 

Maternelle 

O ma fille étincelante et sombre je te salue 

Toi qui répares, toi qui nourris, toi qui reposes 

O silence de l'ombre 

Un tel silence régnait avant la création de l'inquiétude. 

Avant le commencement du règne de l'inquiétude. 

Un tel silence régnera, mais un silence de lumière 

Quand toute cette inquiétude sera consommée. 

Quand toute cette inquiétude sera épuisée. 

Quand ils auront tiré toute l'eau du puits. 

Après la consommation, après l'épuisement de toute 
cette inquiétude 

220 



DE LA DEUXIEME VERTU 

D'homme. 

Ainsi ma fille tu es anciemie et tu es en retard 

Car dans ce règne d'inquiétude tu rappelles, tu com- 
mémores, tu rétablis presque, 

Tu fais presque recommencer la Quiétude antérieure 

Quand mon esprit planait sur les eaux. 

Mais aussi ma fille étoilée, ma fille au manteau sombre, 
tu es très en avance, tu es très précoce. 

Car tu annonces, car tu représentes, car tu fais presque 
commencer d'avance tous les soirs 

Ma grande Quiétude de lumière 

Éternelle. 

Nuit tu es sainte. Nuit tu es grande, Nuit tu es belle. 

Nuit au grand manteau. 

Nuit je t'aime et je te salue et je te glorifie et tu es ma 
grande fille et ma créature 

O belle nuit, nuit au grand manteau, ma fille au man- 
teau étoile 

Tu me rappelles, à moi-même tu me rappelles ce grand 
silence qu'il y avait 

Avant que j'eusse ouvert les écluses d'ingratitude. 

Et tu m'annonces, à moi-même tu m'annonces ce grand 
silence qu'il y aura 

Quand je les aurai fermées. 

O douce, ô grande, ô sainte, ô belle nuit, peut-être la 
plus sainte de mes filles, nuit à la grande robe, à la 
robe étoilée 

Tu me rappelles ce grand silence qu'il y avait dans le 
monde 

Avant le commencement du règne de l'homme. 

Tu m'annonces ce grand silence qu'il y aura 

221 porche. — i3. 



le porche 

Après la fin du règne de l'homme, quand j'aurai repris 

mon sceptre. 
Et j'y pense quelquefois d'avance, car cet homme fait 

vraiment beaucoup de bruit. 
Mais surtout. Nuit, tu me rappelles cette nuit. 
Et je me la rappellerai éternellement. 
La neuvième heure avait sonné. C'était dans le pays de 

mon peuple d'Israël. 
Tout était consommé. Cette énorme aventure. 
Depuis la sixième heure il y avait eu des ténèbres sur 

tout le pays, jusqu'à la neuvième heure. 
Tout était consommé. Ne parlons plus de cela. Ça me 

fait mal. 
Cette incroyable descente de mon fils parmi les hommes. 
Chez les hommes. 
Pour ce qu'ils en ont fait. 

Ces trente ans qu'il fut charpentier chez les hommes. 
Ces trois ans qu'il fut une sorte de prédicateur chez les 

hommes. 
Un prêtre. 

Ces trois jours où il fut une victime chez les hommes. 
Parmi les hommes. 

Ces trois nuits où il fut un mort chez les hommes. 
Parmi les hommes morts. 
Ces siècles et ces siècles où il est une hostie chez les 

hommes. 
Tout était consommé, cette incroyable aventure 
Par laquelle, moi, Dieu, j'ai les bras liés pour mon 

éternité. 
Cette aventure par laquelle mon Fils m'a lié les 

bras. 



DE LA DEUXIEME VERTU 

Pour éternellement liant les bras de ma justice, pour 
éternellement déliant les bras de ma miséricorde. 

Et contre ma justice inventant ime justice même. 

Une justice d'amour. Une justice d'Espérance. Tout 
était consommé. 

Ce qu'il fallait. Comme il avait fallu. Comme mes pro- 
phètes l'avaient annoncé. Le voile du temple s'était 
déchiré en deux, depuis le haut jusqu'en bas. 

La terre avait tremblé; des rochers s'étaient fendus. 

Des sépulcres s'étaient ouverts, et plusieurs corps des 
saints qui étaient morts étaient ressuscites. 

Et environ la neuvième heure mon Fils avait poussé 

Le cri qui ne s'effacera point. Tout était consommé. Les 
soldats s'en étaient retournés dans leurs casernes. 

Riant et plaisantant parce que c'était un service de 
fini. 

Un tour de garde qu'ils ne prendraient plus. 

Seul un centenier demeurait, et quelques hommes. 

Un tout petit poste pour garder ce gibet sans impor- 
tance. 

La potence où mon Fils pendait. 

Seules quelques femmes étaient demeurées. 

La Mère était là. 

Et peut-être aussi quelques disciples, et encore on n'en 
est pas bien sûr. 

Or tout homme a le droit d'ensevelir son fils. 

Tout homme sur terre, s'il a ce grand malheur 

De ne pas être mort avant son fils. Et moi seul, moi 
Dieu, 

Les bras liés par cette aventure. 

Moi seul à cette minute père après tant de pères, 

223 



le porche 

Moi seul je ne pouvais pas ensevelir mon fils. 

C'est alors, ô nuit, que tu vins. 

O ma fille chère entre toutes et je le vois encore et je 

verrai cela dans mon éternité 
C'est alors ô Nuit que tu vins et dans un grand linceul 

tu ensevelis 
Le Centenier et ses hommes romains, 
La Vierge et les saintes femmes, 
Et cette montagne et cette vallée, sur qui le soir 

descendait, 
Et mon peuple d'Israël et les pécheurs et ensemble 

celui qui mourait, qui était mort pour eux 

Et les hommes de Joseph d'Arimathée qui déjà s'appro- 
chaient 

Portant le linceul blanc. 



J. CRKMIEU, IMP., l3 ET l5, HUE PIERRK-UUPONT, SURESNES. — OlOO 






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PQ Péguy, Charles Pierre 
2631 Les iny stores de Jeanne d*A- 
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